Elles portent des saris roses, mais sont loin d'être fleur bleue. Dans la campagne de l'État indien de l'Uttar Pradesh, des centaines de femmes issues des basses castes ont décidé de faire respecter la loi et leurs droits à leur façon. En brandissant un bâton si nécessaire.

Laura-Julie Perreault LA PRESSE

«Longue vie au gang gulabi (rose)», crient-elles en marchant en rangs serrés dans les rues des villages du district de Banda où elles interviennent.

Un garçon d'une caste supérieure marie une jeune fille pauvre sans l'approbation de sa famille? Elles assistent en masse au mariage pour leur assurer un minimum de sécurité. Un policier détient sans bonne raison un intouchable? Elles se pointent devant le poste de police pour protester et attendent qu'il soit libéré.

Fascinée par ce mouvement féminin qui tente d'imposer sa justice dans un pays où les traditions sont souvent plus lourdes que les lois, la documentariste britannique Kim Longinotto a passé 10 semaines dans la région de Banda, une des 200 plus pauvres de l'immense pays.

Elle y a documenté le modus operandi de cette escouade atypique et tout spécialement de sa grande cheftaine, Sampat Pal Devi, dont elle brosse un portrait tout en nuances dans le documentaire Pink Saris (Saris roses), présenté aux Rencontres internationales du documentaire de Montréal.

Mme Pal Devi, explique la cinéaste, est l'âme et le visage médiatique des saris roses depuis la création du mouvement en 2006. «Le mouvement existe, mais il se pointe quand elle décide de l'appeler à la rescousse», explique Mme Longinotto, à qui on doit aussi Rough Aunties, primé au festival Sundance, et Sisters in Law, couronné à Cannes.

Les racines de la colère

Mariée de force alors qu'elle n'avait que 9 ans, mère à 13 ans, obligée de répondre aux 1000 caprices de sa belle-famille, Sampat Pal Devi a un jour décidé de quitter son mari et son village pour poursuivre ses études.

Cette petite femme au tempérament autoritaire est devenue au cours des ans une justicière atypique. Dans le documentaire de Kim Longinotto, on voit des filles au bord du suicide et des femmes victimes de violence débarquer chez elle jour et nuit. Dans les jours qui suivent, le chef des Saris roses confronte les agresseurs et les rappelle à l'ordre. Elle menace de les envoyer en prison s'ils ne changent pas leur comportement.

«Dans beaucoup de sociétés, les victimes de violence et de viol ne parlent pas parce qu'elles vivent dans la honte. Sampat déchire cette honte. Elle parle de tout, tout haut. C'est incroyablement libérateur», note Mme Longinotto.

Pas le messie

La réalisatrice est loin de voir en Sampat Pal «la messie des femmes», comme se définit la militante indienne dans son film. Dans le documentaire, qui suit plusieurs cas concrets, on voit l'avocate atypique réussir d'excellents coups, mais aussi abandonner une jeune femme battue à son sort. «C'est un personnage incroyablement intriguant et contradictoire», note la cinéaste. Elle ajoute que le but ultime du film n'était pas de faire l'éloge de la justicière, mais plutôt de faire le portrait des enjeux auxquels font face les jeunes femmes indiennes dans l'Inde rurale contemporaine: mariages avant la puberté, violence conjugale, manque de contrôle sur leur destinée, joug du système des castes.

«Il y a beaucoup de romantisme autour de l'Inde. Mais on y trouve beaucoup de colère et de violence. Comment montrer cette réalité? Ça prend un catalyseur et Sampat en est tout un!»

Le film Pink Saris sera présenté le dimanche 14 novembre, 14h30, au Cinéma ONF, et le dimanche 21 novembre à la Cinémathèque québécoise dans le cadre des Rencontres internationales du documentaire de Montréal (RIDM).