La plupart des jeunes Chinois ne savent rien du 4 juin. Cet effacement de la mémoire collective est favorisé par les générations précédentes, craintives, et par les élites du pays, favorables à l'intervention de l'armée.

Tristan De Bourbon LA PRESSE

«Le 6/4? Qu'est-ce que c'est? Le 4 juin? Euh, non, je ne vois pas. Le 4 juin 1989? J'avais 3 ans, vous imaginez bien que je ne sais pas de quoi il s'agit!» Le regard de l'étudiante, qui désire rester anonyme comme toutes les personnes interrogées à ce sujet, est vide. Vaguement interrogateur, mais vide.

 

La jeune femme dit avoir entendu parler de cette journée à l'école, dans ses livres d'histoire. En revanche, ni les membres de sa famille, ni ses camarades d'université n'ont jamais abordé ce sujet avec elle. Cette méconnaissance d'un événement majeur pour l'évolution et l'image de la Chine contemporaine pourrait être exceptionnelle; elle est au contraire devenue la norme.

Le silence des adultes se radicalise parfois pour se transformer en refus de témoigner. «J'ai posé quelques questions à propos du 4 juin à ma tante, qui habite depuis toujours près de la place Tiananmen, mais elle a refusé de me raconter quoi que ce soit!» raconte un étudiant en informatique de 24 ans qui vit à Canton.

«Mon grand-père m'a dit que ce n'était pas bon que je sache ce qui s'est passé là-bas, car je pourrais avoir ensuite une mauvaise image du gouvernement et du Parti communiste!» Cette anecdote est revenue dans la bouche de nombreux étudiants dont la famille cache volontairement ce qu'elle sait sur la question.

Toute la population chinoise ne semble pourtant pas réduite à cette ignorance et à ce silence. L'élite du pays connaît et perçoit le 4 juin bien différemment.

Cet entrepreneur de 35 ans, qui a vécu aux États-Unis pendant trois ans avant de revenir récemment à Pékin, assure que le sujet n'était pas tabou dans sa famille.

Fils de hauts fonctionnaires, il explique que la politique s'est toujours trouvée au centre des repas familiaux. «Les demandes des étudiants étaient au départ raisonnables, et elles étaient d'ailleurs soutenues par l'ensemble de la population ainsi qu'un nombre important des dirigeants, analyse-t-il. Elles se sont ensuite radicalisées. Le gouvernement n'a alors pas eu le choix de déclarer l'état d'urgence et d'envoyer l'armée sur la place.»

Les jeunes répètent ces arguments dans les mêmes termes, voire les mêmes phrases, comme s'ils les avaient appris par coeur. La propagande scolaire confirme une fois de plus son efficacité.

Elle s'effrite parfois lorsque ces anciens bons élèves sortent de la théorie et sont placés devant les images tournées le 4 juin sur la place Tiananmen et dans les rues de Pékin. «Quoi? Les soldats ont tiré comme ça? Mais ce n'est pas possible, ce sont des assassins!» À côté, un licencié en sciences politiques de l'Université de Pékin explique en revanche calmement: «Cela n'est pas grand-chose. Quelques morts, au pire quelques centaines, qu'est-ce au regard de la population totale du pays? Et puis, vous percevez cette journée du 4 juin 1989 comme un moment important de l'histoire de Chine alors qu'elle n'en est qu'un épisode, une péripétie qui finira par être oubliée.»