Quand il a appris que la Corée-du-Nord avait procédé à un test de missile, en avril dernier, Erich Weingartner s'est dit: «Tiens, tiens, on se dirige vers un nouvel essai nucléaire.»

Agnès Gruda LA PRESSE

Sa prédiction s'est réalisée hier, avec une puissante déflagration dont l'onde de choc a été ressentie jusqu'en Chine, relançant l'escalade diplomatique et les menaces de sanctions à l'endroit de Pyongyang.

 

Plusieurs voient dans cet étalage de puissance nucléaire une perspective d'autant plus effrayante qu'elle provient d'un régime perçu comme irrationnel, fermé au monde et fragilisé par d'éventuelles luttes de succession.

Mais Erich Weingartner, lui, croit qu'il n'y a pas de quoi avoir peur.

Ce consultant ontarien a vécu plus de deux ans en Corée-du-Nord, dans les années 90. Il y est retourné une bonne dizaine de fois depuis. Sa spécialité: l'aide humanitaire à ce pays affamé, opprimé et retranché derrière des frontières hermétiques.

Erich Weingartner connaît la Corée-du-Nord aussi bien qu'on peut connaître un pays où l'on ne fait que des rencontres supervisées, avec des gens soigneusement choisis par nos «guides».

Mais cette connaissance, avec toutes les limites qu'elle impose, l'amenait hier à conclure que non, la Corée-du-Nord n'est pas dirigée par des leaders suicidaires qui tirent sur tout ce qui bouge. Au contraire, il est convaincu que ceux-ci poursuivent un but précis. Et se servent de leurs capacités nucléaires pour atteindre cet objectif.

Quel est ce but au juste? «La Corée-du-Nord veut attirer l'attention du président Barack Obama et négocier directement avec lui.»

C'est un peu ce qui est arrivé il y a trois ans, quand le régime nord-coréen cherchait à forcer la main d'un autre président, George W. Bush, qui l'avait inclus dans son fameux «axe du mal». À ce moment aussi il y avait eu un lancement de fusée, suivi d'une explosion nucléaire, de protestations internationales et de menaces de sanctions.

Puis, les États-Unis ont ouvert une porte au dialogue et la Corée-du-Nord a jeté du lest. L'automne dernier, tout allait tellement bien que Washington a retiré ce pays de la fameuse liste des États voyous.

Que s'est-il passé depuis? Essentiellement, l'arrivée d'un Barack Obama qui avait des dizaines d'autres chats à fouetter. Crise économique. Iran. Proche-Orient.

Des livraisons de pétrole promises à la belle époque à la Corée-du-Nord auraient même cessé, laissant ce pays sans ressources abandonné à son sort. Bref, le «royaume ermite» est tombé sous le radar.

Les Nord-Coréens ne voulaient pas «attendre un autre huit ans pour éduquer un nouveau président», dit à la blague Erich Weingartner. Leçon numéro un: on lance un missile. Leçon numéro deux: un essai nucléaire. Comme en 2006.

Cela ne signifie pas que la Corée-du-Nord ne représente aucune menace. Parlez-en à des Sud-Coréens, comme ce pasteur établi à Montréal dont les parents vivent à Iksan, à 300 kilomètres de la frontière nord-coréenne. «J'ai peur pour eux», confiait-il hier. Un dérapage nucléaire est vite arrivé...

Mais d'une certaine façon, la démonstration de puissance de la Corée-du-Nord est d'abord et avant tout un aveu de faiblesse, note un autre spécialiste, T.V. Paul, de l'Université McGill. Ce pays utilise son «pouvoir de harcèlement» car c'est le seul pouvoir qu'il possède.

L'explosion d'hier visait aussi, bien sûr, un public interne. Car Kim Jong-Il, ce «cher leader» nord-coréen, est gravement malade. Réapparu en public le mois dernier pour la première fois depuis un probable accident cérébro-vasculaire, il était amaigri et vacillant.

Qui va prendre le relais à sa disparition? Même si son régime n'a laissé transparaître aucune fissure, «il a besoin d'assurer sa légitimité interne et externe», dit T.V. Paul.

Erich Weingartner jure qu'il y a, à Pyongyang, des investisseurs qui n'attendent qu'un signe d'assouplissement du régime pour lancer des projets et rayonner dans le monde. Et qu'ils n'espèrent qu'une chose: vivre dans un pays qui a des relations à peu près normales avec le reste de la planète.

Comme leurs dirigeants, ils ont eux aussi les yeux tournés vers Washington.