En Inde, un an et demi après le début de la pandémie, la plupart des écoles primaires et secondaires demeurent fermées. Pour les quelque 290 millions d’élèves touchés, l’éducation en ligne est le plus souvent la seule solution offerte. Or, une bonne partie d’entre eux, les plus démunis, n’y ont que peu ou pas accès.

Frédérick Lavoie Collaboration spéciale

(Sukurhutu) Comme beaucoup de jeunes villageois partout dans le pays, Choti Kumari rêve d’un jour décrocher un poste de fonctionnaire dans le prestigieux Service administratif indien. Depuis le début de la pandémie, elle voit toutefois s’amenuiser de jour en jour les chances de réaliser ce rêve.

Choti est inscrite dans une école publique de son village de Sukurhutu, situé à quelques kilomètres en périphérie de Ranchi, capitale de l’État du Jharkhand, dans le nord de l’Inde. Or, depuis mars 2020, elle n’a pas pu s’asseoir sur les bancs de cette école, ni physiquement ni même virtuellement.

« Les professeurs nous disent que nous devons étudier en ligne, mais nous n’avons pas de téléphone. Et nos parents n’ont plus de travail en raison des mesures de confinement. Comment pourraient-ils nous acheter un téléphone ? », expose la jeune fille de 17 ans.

Déterminée, Choti a fait de son mieux pour poursuivre ses apprentissages par elle-même avec les livres dont elle disposait. Ses efforts n’ont toutefois en rien influencé son cheminement scolaire officiel : pour passer de la neuvième à la dixième année, on ne lui a même pas fait passer d’examen, une politique généralisée dans tout le pays depuis le début de la pandémie.

PHOTO FRÉDÉRICK LAVOIE, COLLABORATION SPÉCIALE

Des villageois de Sukurhutu, dont Choti Kumari, assise par terre, en salwar kameez rose.

Des inégalités croissantes

Ce passe-droit n’a pas de conséquence aujourd’hui pour Choti, qui fait partie d’une communauté adivasi, les indigènes de l’Inde, l’un des groupes les plus pauvres et marginalisés du pays. Le problème, ce sont les apprentissages qu’elle n’a pas pu faire durant la dernière année et demie, contrairement aux élèves qui ont accès à un téléphone. Ce retard risque de lui coûter cher le jour où elle tentera sa chance pour le très compétitif concours d’entrée dans le Service administratif indien.

Assis dans l’herbe près de Choti en ce vendredi orageux, le réputé économiste Jean Drèze, spécialiste du développement, est sidéré de constater l’abandon quasi total par les autorités des enfants les plus vulnérables.

Les responsables de l’État vivent dans un monde à part. Ils ne perçoivent pas jusqu’à quel point [l’éducation en ligne] exclut beaucoup d’enfants. Cela aura des conséquences à long terme sur les inégalités déjà croissantes dans le pays.

Jean Drèze, économiste d’origine belge de citoyenneté indienne

Car l’accès aux classes en ligne varie grandement selon les milieux socioéconomiques. Pendant que les enfants des villages comme Sukurhutu ou des bidonvilles des grands centres urbains restent en plan, les plus privilégiés ont accès à une éducation en ligne parfois de bonne qualité.

Les données déjà disponibles avant la pandémie auraient pourtant dû sonner l’alarme : à la fin de 2019, seulement le quart des ménages indiens disposaient d’un accès à l’internet, et moins de la moitié des téléphones utilisés étaient des téléphones intelligents.

« Le slogan du gouvernement est qu’il faut que nos enfants étudient pour que le pays aille de l’avant. Mais puisque nos enfants n’étudient pas, comment le pays pourrait-il aller de l’avant ? », lance Arpana Bara, une travailleuse sociale qui habite près de Sukurhutu et qui nous y accompagne.

Primauté des règles sanitaires

Ce qui met particulièrement en colère Mme Bara, c’est de constater qu’en un an et demi de pandémie, les solutions innovantes pour assurer un accès à l’éducation aux enfants déconnectés demeurent anecdotiques, mises sur pied par des professeurs particulièrement enthousiastes. « Les usines sont rouvertes […], mais ici, on ne donne même pas un téléphone aux enfants pour qu’ils puissent étudier. On pourrait installer un grand écran, leur enseigner en maintenant une distance, ou simplement rouvrir les écoles en les faisant s’asseoir loin les uns des autres […]. Mais non, le gouvernement est apathique », dénonce-t-elle.

La situation dans les villages comme Sukurhutu frôle en effet l’absurde : alors que plus personne ne suit les règles de distanciation physique, que les enfants jouent ensemble toute la journée faute de pouvoir étudier, les écoles demeurent fermées.

En août, Jean Drèze a lancé une vaste enquête dans 15 États auprès de quelque 1400 enfants de milieux défavorisés. Selon les résultats, seulement 8 % des enfants à la campagne et 24 % en ville étudiaient en ligne de manière régulière.

L’étude, comme d’autres avant, a aussi démontré que ces enfants avaient perdu plusieurs de leurs acquis. Environ 40 % des enfants de la troisième à la cinquième année se montraient par exemple incapables de lire une phrase simple.

En Inde comme ailleurs, des pédiatres ont prévenu des effets dommageables sur la santé physique et mentale de la fermeture des écoles, tout en rappelant que les enfants sont beaucoup moins à risque de complications s’ils attrapent la COVID-19.

En dépit de cela, les gouvernements des États indiens continuent de faire primer les recommandations sanitaires les plus prudentes. En août et en septembre, les classes ont repris timidement dans certains États, surtout pour les élèves plus âgés.

Les gouvernements préviennent toutefois déjà qu’en cas de nouvelle vague pandémique, les enfants devront de nouveau retourner à la maison, les uns pour poursuivre les classes en ligne, et des millions d’autres pour attendre sagement qu’on se soucie de leur avenir.

34 403 : nombre de nouveaux cas de COVID-19 enregistrés en Inde dans les 24 dernières heures

444 248 : nombre de morts dues à la COVID-19 en Inde depuis le début de la pandémie

Source : Organisation mondiale de la Santé

Ce reportage a été réalisé avec une bourse du Fonds québécois en journalisme international.