Le 7 mai dernier, Dirk Martin Heinzelmann est monté dans sa BMW. Il est parti de Berlin et a traversé l’Allemagne jusqu’à Garmisch-Partenkirchen, en Bavière.

Jean-Christophe Laurence Jean-Christophe Laurence
La Presse

Le trajet de 654 km lui a pris huit heures. Lorsqu’il est arrivé devant le Grand Hotel Sonnenbichl, où réside le roi de Thaïlande, il faisait déjà nuit.

Dirk Martin a sorti son projecteur et diffusé des slogans antimonarchiques sur la façade de l’hôtel. Parmi ceux-ci : « Roi criminel ! », « Arrêtez la torture ! » et « Pourquoi la Thaïlande a-t-elle besoin d’un roi qui vit en Allemagne ? ».

Dirk Martin ne sait pas si Maha Vajiralongkorn, alias Rama X, a pris connaissance de son message. Mais son intervention n’est pas passée inaperçue dans les médias internationaux, qui le sollicitent depuis une semaine pour des entrevues.

« J’ai beaucoup de pression présentement », a-t-il dit à La Presse, qui l’a joint mercredi.

Il faut dire que le cas de Rama X a de quoi susciter l’intérêt. Dès le début de la pandémie, le souverain thaïlandais a choisi de se confiner dans cet hôtel de luxe situé au pied des Alpes, avec sa cour et une vingtaine de concubines.

Théoriquement, les hôtels allemands devaient fermer leurs portes pendant la quarantaine. Mais selon ce que rapportent les médias, le Grand Hotel Sonnenbichl aurait bénéficié d’une exception parce que le roi avait loué toutes les chambres et que sa cour représente un « groupe seul et homogène, sans fluctuations ».

Homogène ou pas, cette décision provoque beaucoup de colère en Thaïlande, qui est touchée elle aussi par le nouveau coronavirus.

Le pays n’a certes pas été frappé de plein fouet, ne comptant que 56 décès. Mais plusieurs se demandent pourquoi Rama X, 67 ans, a préféré s’enfermer dans un hôtel de Bavière avec son harem, plutôt que de rester chez lui pour soutenir son peuple.

PHOTO ATHIT PERAWONGMETHA, REUTERS

Maha Vajiralongkorn, roi de Thaïlande, à Bangkok, le 6 avril dernier

C’est ainsi que l’incriminant mot-clic #whydoweneedaking ? (Pourquoi avons-nous besoin d’un roi ?) a été partagé plus d’un million de fois en 24 heures sur Twitter.

« À ma connaissance, il n’y a pas eu un tel mépris à l’endroit du roi depuis au moins un siècle », résume le journaliste écossais Andrew MacGregor Marshall, expert de la Thaïlande, dont le livre A Kingdom in Crisis lui a valu d’être banni du royaume de Siam.

Le web en roue libre

En principe, les Thaïlandais ne sont pas autorisés à critiquer la monarchie. Tout commentaire négatif est considéré comme un crime de « lèse-majesté » passible de 10 à 15 ans de prison.

Mais avec l’avènement des médias sociaux, et surtout de Twitter, les langues se délient et la fronde contre le roi s’amplifie. Amnistie internationale déclarait pourtant, fin avril, que les autorités thaïlandaises avaient profité de la pandémie de COVID-19 pour étouffer la contestation sur le web. Mais Andrew MacGregor Marshall croit qu’il est trop tard pour freiner le mouvement.

« Ce qui se disait auparavant en privé se dit désormais de façon semi-publique. On ne le voyait pas et maintenant c’est partout. C’est au point où le régime ne peut plus arrêter les contestataires parce qu’il y en a trop… »

Le mécontentement ne vise d’ailleurs pas seulement le roi. Le gouvernement, promonarchique, est aussi très critiqué pour sa gestion « chaotique » de la crise sanitaire. Avec la chute dramatique du tourisme, la crise économique s’annonce terrible pour le pays.

« Tous ces gens qui avaient des petites entreprises, des kiosques de bouffe, qui conduisent des taxis ou travaillent dans des bars, ils n’ont pas de filet de sécurité. On a vu beaucoup de suicides, de colère… », souligne encore MacGregor Marshall.

En slip et en nombril

Voilà exactement pourquoi les Thaïlandais aimeraient sentir un peu d’appui de la part de leur souverain.

Mais… sont-ils vraiment surpris par son attitude ? Rama X n’a pas attendu son couronnement, en 2016, pour s’attirer la désapprobation des Thaïlandais, y compris de certains royalistes. Ses frasques de jeunesse et son désintérêt pour les obligations royales ont toujours déçu.

Qu’il passe, depuis 13 ans, plus de temps en Allemagne qu’en Thaïlande ne fait que renforcer son impopularité.

Ce qui le lie au pays d’Angela Merkel est, du reste, un grand mystère. MacGregor Marshall suggère que Rama X a voulu s’éloigner de sa troisième femme et profiter de certaines cliniques hyper sophistiquées.

L’autre raison, c’est que Maha Vajiralongkorn peut exprimer son excentricité un peu plus librement en Bavière qu’au centre de Bangkok. Des paparazzi l’ont ainsi capté faisant du vélo en slip avec ses concubines ou se promenant dans un centre commercial, bardé de faux tatouages et vêtu de bustiers sport exposant son nombril.

Rama X pourrait se défendre qu’il n’a pas été si inutile pendant la crise sanitaire. Le 6 avril dernier, avec sa quatrième épouse (qui habite de son côté dans un hôtel… en Suisse !), il est retourné à Bangkok pour se faire photographier, en survêtement, dans un entrepôt d’équipement médical. Mais son séjour thaïlandais n’aurait duré en réalité que 19 heures !

PHOTO AGENCE FRANCE-PRESSE

Le roi Rama X est retourné à Bangkok lors d’un court séjour pour se faire photographier, en survêtement, dans un entrepôt d’équipement médical.

Sa fille, Sirivannavari, semble tout aussi portée sur la propagande. La princesse a profité de la pandémie pour lancer sa propre gamme de gel désinfectant, une initiative largement médiatisée par les photographes de la famille royale. Pure mise en scène, dénonce MacGregor Marshall, puisque le gel en question a été produit, dans les faits, par un hôpital pour enfants de Bangkok.

« Elle a même poussé le bouchon jusqu’à se faire prendre en photo avec son chien, qui portait un chapeau d’infirmière. C’est dire le respect qu’elle voue à la profession médicale ! »

PHOTO TIRÉE DE TWITTER

La princesse Sirivannavari a profité de la pandémie pour lancer sa propre gamme de gel désinfectant.

La relève

La crise sanitaire précipitera-t-elle la chute de la famille royale ? MacGregor Marshall en doute.

Si le mouvement républicain prend de l’ampleur en Thaïlande, le roi jouit toujours du soutien indéfectible de l’armée. Le chef de la junte, le général Prayut Chan-O-Cha, a été reconduit dans ses fonctions de premier ministre il y a un an, dans ce que plusieurs observateurs considèrent comme un simulacre d’élections.

La résistance n’en est pas moins active. Ce sont les militants thaïlandais qui ont permis à Dirk Martin Heinzelmann et son association, PixelHELPER.org, d’intervenir au Grand Hotel Sonnenbichl la semaine dernière, et de nouveau mercredi devant l’ambassade de Thaïlande à Berlin. Le photographe allemand entend désormais lancer une pétition pour que la population de Garmisch-Partenkirchen puisse s’exprimer sur la présence du controversé monarque dans sa région.

« On espère entamer un processus de réflexion », résume-t-il.

Mais ce qui est possible en Allemagne le serait beaucoup moins en Thaïlande. Selon MacGregor Marshall, il est probable que toute manifestation publique serait « réprimée dans le sang » dans l’ancien royaume de Siam. « Cela s’est vu dans le passé. »

De l’avis du journaliste, il est toutefois possible que la monarchie thaïlandaise, minée par les frasques de Rama X, s’éteigne d’elle-même.

« Il y a beaucoup d’incertitude, conclut-il. Mais c’est difficile de voir comment la famille royale peut maintenir son pouvoir et son influence. Il n’y a pas d’héritier évident, et le roi est plus mal aimé que jamais. »

« À mon avis, c’est probablement la dernière fois que la monarchie est une institution forte en Thaïlande… »