L’apparition en Chine d’un nouveau coronavirus a mené à la mise en quarantaine de plus de 50 millions de personnes dans la région de Wuhan, mais son impact se fait sentir bien au-delà et paralyse de vastes pans du pays.

Nicolas Bérubé Nicolas Bérubé
La Presse

Marc Thibodeau Marc Thibodeau
La Presse

Des provinces éloignées de l’épicentre de la crise sont aussi frappées de plein fouet et voient des mégapoles normalement débordantes d’activité se transformer en villes fantômes, alors que les autorités chinoises faisaient état mercredi de 170 morts et de plus de 1700 nouveaux cas.

Mikael Charrette, avocat de formation établi en Chine depuis 15 ans, a indiqué mercredi que Shanghai, où il vit avec sa famille, est méconnaissable.

PHOTO ALY SONG, REUTERS

À Shanghai, une centaine de cas de coronavirus ont été détectés.

Comme bon nombre de résidants de la ville de 25 millions d’habitants, il ne sort pratiquement pas de la maison depuis huit jours.

« C’est comme si la Terre avait arrêté de tourner. C’est un peu comme une situation apocalyptique. Juste aller à l’épicerie devient comme une mission », a déclaré le ressortissant québécois, qui a profité du beau temps mercredi pour aller faire un tour de vélo avec son fils.

« Il y avait des gens, mais ce n’était rien à côté de ce qu’on voit normalement. On peut vraiment dire que la ville est déserte », souligne-t-il.

C’est apocalyptique comme vision, car c’est une ville où il y a tellement toujours du monde partout. C’est incroyable.

Mikael Charrette, résidant de Shanghai 

« Au complexe où je demeure, ils ont fermé toutes les entrées, sauf une. Tout le monde doit passer par là, et l’équipe de sécurité contrôle tout. L’ensemble des livraisons a été interrompu. J’attendais du courrier de FedEx et DHL, mais plus rien ne bouge de ce côté-là également », ajoute M. Charrette.

Les autorités, afin de réduire les déplacements et les attroupements au minimum et freiner les risques de contagion, ont prolongé la durée du congé du Nouvel An chinois. Les usines et les bureaux sont fermés jusqu’au 9 février et les écoles, jusqu’au 16 février.

« La Chine a pris des mesures extraordinaires. C’est du jamais-vu. Il n’y a pas de précédent », souligne M. Charrette, qui dit ne pas sentir de mouvement de panique dans la population locale malgré la détection, à Shanghai, d’une centaine de cas de coronavirus.

« On se lave les mains encore plus souvent. À cause du vivre ensemble qui est beaucoup plus impressionnant et beaucoup plus intense en Chine, les gens font attention à la propagation des virus, même en temps normal. Les gens ont une conscience qui est très différente de celle du Québec. Amener ses enfants malades à la garderie, c’est quelque chose qui ne se fait pas en Chine », dit-il.

Les gens sont impressionnés par les mesures prises par le gouvernement, ajoute M. Charrette. « En 48 ou 72 heures, le port du masque est devenu la norme pour tout le monde, et certaines villes l’ont rendu obligatoire. Combattre le virus s’est transformé en une sorte de fierté nationale », relate-t-il.

Idem dans le Shandong

Un homme d’affaires québécois établi dans la province du Shandong, sur la côte est du pays, constate la même paralysie dans la grande ville où il réside.

« Il n’y a plus personne qui sort. Dans la rue, il n’y a personne. Dans les centres d’achats, il n’y a personne, et à peu près tous les restaurants sont fermés », a-t-il indiqué hier en demandant l’anonymat pour éviter notamment d’avoir des ennuis avec le régime chinois.

« Beaucoup de gens ne sortent pas de leur maison. Mes deux assistantes ne veulent pas me voir parce qu’elles ont peur d’être contaminées », souligne l’homme d’affaires, qui constate, de visu, les ravages économiques causés par la crise.

Six conteneurs destinés à la firme pour laquelle il travaille sont bloqués à l’usine depuis une semaine. Même à la fin du congé du Nouvel An chinois, qui a été prolongé jusqu’au 9 février, il sera impossible de les acheminer au port en raison du blocage des grands axes routiers, relate-t-il.

PHOTO AGENCE FRANCE-PRESSE

Un employé contrôle les entrées dans le district de Zouping, dans le Shandong, pour éviter la propagation du coronavirus.

Le ressortissant québécois note que plusieurs de ses interlocuteurs chinois se montrent sceptiques, dans le privé, face aux affirmations du gouvernement et s’interrogent sur la vitesse avec laquelle les dirigeants locaux à Wuhan ont divulgué les informations au public après l’apparition du coronavirus.

Le caractère centralisé et hautement hiérarchique du gouvernement chinois a largement contribué à ce manque de transparence, dit-il.

« Le responsable local demande à son supérieur qui demande à son supérieur qui demande à son supérieur », relate l’homme d’affaires, qui espère voir la situation dans la région se normaliser d’ici à la fin du mois de février.

Une centaine de cas d’infection au coronavirus ont été enregistrés jusqu’à maintenant dans la province du Shandong, alors que le total pour l’ensemble du pays excède désormais 7000.

Des semaines cruciales

L’Organisation mondiale de la santé (OMS), qui ne cesse de saluer la bonne volonté des autorités chinoises, a souligné mercredi que le pays devait payer un coût économique considérable en raison des mesures de contrôle draconiennes mises en place.

Les dirigeants de l’OMS, qui pourrait reconnaître formellement jeudi l’existence d’une « urgence de santé publique de portée internationale », une mesure d’exception, estiment que les prochaines semaines seront cruciales et pressent « le monde entier d’agir » pour stopper la propagation du virus.

Plusieurs pays, dont le Canada, ont annoncé au cours des derniers jours qu’ils avisent désormais leurs ressortissants de ne pas se rendre en Chine.

De nombreuses compagnies aériennes ont indiqué dans la foulée qu’elles entendaient réduire, ou arrêter entièrement, les vols vers la Chine, isolant plus encore le pays. Plusieurs multinationales – Starbucks, McDonald’s, Toyota, Foxconn, etc. – ont parallèlement réduit leurs activités sur place.

« C’est toute l’économie mondiale qui va souffrir », prévient l’homme d’affaires québécois interrogé par La Presse.