Depuis le début de la pandémie de COVID-19, plusieurs infectiologues ont réclamé l’interdiction de la vente d’animaux sauvages dans les marchés publics en Chine. La situation est plus complexe qu’il n’y paraît, selon Frédéric Keck, anthropologue au Centre national de recherche scientifique à Paris. C’est que la plupart des animaux « sauvages » proviennent en réalité d’élevages.

Mathieu Perreault Mathieu Perreault
La Presse

Dans un essai paru au début de février, vous accusez les partisans de la fermeture de ces marchés d’être « racistes ».

Ces appels à la fermeture des marchés d’animaux sauvages tirent leur puissance dans les vieilles peurs de l’Occident envers les pratiques culturelles fortement enracinées et la surpopulation en Chine. En réalité, il ne s’agit pas de marchés d’animaux sauvages, parce que le gouvernement chinois a bien compris qu’il fallait préserver les populations sauvages. Ce sont des espèces sauvages qu’on a récemment commencé à élever dans de petites fermes.

Ne devrait-on pas carrément interdire l’élevage ou la vente d’animaux trop proches génétiquement des espèces sauvages ?

Non, parce que l’élevage d’espèces sauvages, comme il s’agit de petites fermes, contribue à la diversité génétique des virus animaux et des animaux. Cela diminue le risque d’épidémies touchant tous les élevages, et par là même le risque de transmission de ces virus animaux vers l’homme. De plus, le maintien de ces petits élevages d’espèces sauvages contribue à la santé financière de la classe moyenne. Une partie du pays échappe à l’agriculture de masse. Alors que partout en Occident, on célèbre la gastronomie « locale » et traditionnelle, il serait absurde d’exiger le contraire des Chinois. Ces marchés, il faut le rappeler, sont régulièrement inspectés par les autorités sanitaires.

Y a-t-il des preuves que la contrebande augmente avec l’interdiction de la vente publique des espèces « sauvages » ?

Quand il y avait des inquiétudes que la grippe aviaire H7N9 débouche sur une pandémie humaine, voilà une demi-douzaine d’années, certains pays asiatiques ont interdit les marchés d’animaux « sauvages » en réalité d’élevage. Et il y a eu une hausse de la contrebande d’animaux réellement sauvages. Le même phénomène avait été observé en 2003 lors de la crise du SRAS.

Pourquoi parle-t-on de marché « mouillé » (wet market) ?

Paradoxalement parce qu’on les nettoie et les désinfecte souvent. Alors ils sont mouillés le matin quand ils ouvrent. Il se peut aussi que ça fasse référence à la vente d’animaux qui n’ont pas été réfrigérés, qui viennent d’être abattus et, donc, dont le sang est encore presque liquide.

Pourquoi la Chine a-t-elle gardé cette affection pour les animaux fraîchement abattus ?

C’est un héritage d’une culture millénaire très enracinée, qui n’a que récemment connu une ouverture à la société de consommation et à la chaîne de réfrigération essentielle aux supermarchés. Même à Hong Kong, dont le développement date d’un demi-siècle, les populations locales préfèrent des animaux fraîchement abattus. On estime que de 30 % à 60 % de la consommation chinoise tourne autour des marchés publics.

Vous publiez ce printemps le livre Les sentinelles des pandémies, qui parle notamment de la COVID-19.

Nous avons étudié pendant plusieurs années les différents volets de la question en Chine, des habitudes alimentaires et d’élevage en passant par le réseau de scientifiques sentinelles qui étudient les virus animaux pour surveiller l’apparition des nouveaux virus humains. La grippe saisonnière varie en partie en fonction des souches qui circulent chez les oiseaux. C’est le même genre de processus qu’a suivi la COVID-19.

Comment faire pour diminuer le risque de nouvelles pandémies d’origine animale ?

Dans les années 70, on a commencé à imaginer des pandémies qui viennent périodiquement limiter l’expansion du nombre d’humains. Après le SRAS, on a mis sur place des systèmes de préparation pour enrayer les pandémies dès leur apparition. Mais il ne faut pas se leurrer, il faut simplement adopter les « trois P » : faire de la prévention, notamment en surveillant les maladies animales dans les élevages et dans un réseau de sentinelles pour les espèces sauvages et migratoires ; se préparer, simuler les pandémies, notamment sur le plan de la capacité d’approvisionnement pharmaceutique et de matériel médical ; et prendre des précautions notamment en comprenant mieux comment la destruction des écosystèmes augmente le risque de pandémie.