Arrestations massives, disparitions, camps de détention où croupissent plus de 1 million de détenus sous prétexte de suivre une « rééducation » : les exilés ouïghours avaient déjà des raisons de se ronger les sangs pour leurs proches restés au Xinjiang, leur province du nord-ouest de la Chine.

Agnès Gruda
Agnès Gruda La Presse

Avec l’épidémie de coronavirus qui s’abat sur la Chine, sans épargner le Xinjiang, leur niveau d’angoisse a explosé.

De nombreux témoignages documentent les conditions de vie des prisonniers des camps chinois. Ils s’entassent dans des cellules tellement petites qu’ils ne peuvent y dormir qu’à tour de rôle, et partagent pour se soulager une seule cuvette entre 20 ou 30 détenus, rappelle Dolkun Isa, président du Congrès mondial ouïghour.

PHOTO GREG BAKER, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Complexe qui serait un camp de « rééducation » pour Ouïghours, au Xinjiang, en Chine. 

Ce sont des circonstances idéales pour une contagion massive, fait valoir cet exilé ouïghour, qui était de passage à Montréal, lundi.

« Il suffirait qu’un seul détenu soit infecté pour provoquer une catastrophe », a dit Dolkun Isa, en marge d’une conférence organisée par l’Institut montréalais pour l’étude des génocides et des droits de la personne, à l’Université Concordia.

Les conditions hygiéniques dans ces camps sont déplorables, selon des témoignages de survivants. Les détenus ont peu accès aux douches, encore moins aux médicaments, rappelle Dolkun Isa. Mal nourris, ils sont affamés, et leur système immunitaire est à plat : ce qui, selon le militant ouïghour, crée des conditions propices à la contagion.

« C’est une population très vulnérable ; il suffirait d’une seule infection pour que l’épidémie se propage comme un incendie de forêt », renchérit Kayum Massimov, membre de l’Association ouïghoure du Canada, qui participait à la conférence de lundi.

Méfiance

Le Xinjiang, cette région qui abrite 11 millions d’Ouïghours, minorité musulmane durement réprimée par Pékin, a été relativement peu touché par l’épidémie de coronavirus. Du moins, selon les données officielles, qui y recensaient 76 cas de contamination à la mi-février. Le problème, c’est que les représentants des communautés ouïghoures ne croient pas ces statistiques.

« Il y a trois jours, on nous disait qu’il ne restait plus que 12 cas au Xinjiang. C’est étrange, partout ailleurs, ça monte et, dans cette région, ça descend », s’étonne Dolkun Isa, qui ne fait pas confiance aux statistiques de Pékin.

Aucun cas de contamination n’a été jusqu’à maintenant recensé dans les camps de détention où sont détenus plus de 1 million d’Ouïghours. Mais la perspective reste effrayante, d’autant plus que les prisonniers de ces camps sont coupés de tout contact extérieur.

De façon générale, les exilés ouïghours ont peu de contacts avec leurs proches dans cette province, où la minorité musulmane est soumise à une opération d’assimilation intensive. 

Quand la mère de Dolkun Isa est morte dans l’un de ces centres de détention, il y a deux ans, le militant ouïghour l’a appris par l’entremise des médias. Il a su par la suite que son père était mort, lui aussi. Il ignore quand, et dans quelles circonstances. Il y a trois ans qu’il n’a pas eu de contact direct avec ses proches au Xinjiang.

« Nous ne savons pas ce qui se passe dans ces camps, déplore Dolkun Isa. Des gens y disparaissent, et peut-être même que les autorités utiliseront l’épidémie de coronavirus pour justifier des cas de mort en détention. Comme ça, ils pourront dire : ce n’est pas nous qui tuons, c’est le virus. »

Au-delà des camps

Il n’y a pas que les camps qui inquiètent la diaspora ouïghoure. Au cours des derniers jours, des vidéos diffusées sur des réseaux sociaux montrent des Ouïghours reclus dans des villes en quarantaine, qui n’ont carrément plus rien à manger.

L’une de ces vidéos, diffusée sur le site de « Uyghur human rights projets » (Projet ouïghour pour les droits de la personne), montre un homme hurlant qu’il a faim, avant de frapper son front contre un poteau et sur le sol. « Je meurs de faim, ma femme et mes enfants meurent de faim, si vous voulez me tuer, tuez-moi donc », crie-t-il.

Cet organisme établi à Washington a confirmé que les habitants du Xinjiang avaient été confinés chez eux pour stopper la propagation du COVID-19. Le problème, c’est que cette quarantaine aurait été décrétée brutalement, sans qu’ils aient eu le temps de stocker de la nourriture.

Autre source d’inquiétude : des informations indiquent que des dizaines d’Ouïghours ont été conduits vers des usines vidées de leurs ouvriers, tant au Xinjiang qu’en Chine centrale.

Ainsi, selon le Uyghur Times, 30 000 Ouïghours auraient été forcés de travailler dans 229 entreprises d’Hotan, au Xinjiang, malgré la crainte de contagion par le COVID-19.

Selon Kayum Massimov, des médecins ouïghours auraient été dépêchés « comme des soldats au front » pour soigner des gens dans des régions plus infectées que le Xinjiang.

« On envoie des gens en santé dans des régions exposées au coronavirus », déplore Kayum Massimov, qui dénonce le « cynisme » de ce procédé.

« Ce que tout ça montre, c’est qu’aux yeux du gouvernement chinois, la vie des Ouïghours, ça ne compte pas », résume Dolkun Isa.