L’accord conclu en grande pompe samedi entre le gouvernement américain et les talibans constitue un changement majeur pour l’Afghanistan, mais est loin de signifier que la paix reviendra bientôt au pays après 18 ans de conflit.

Marc Thibodeau Marc Thibodeau
La Presse

Alors que la Maison-Blanche se dit optimiste quant à la suite des choses, les factions afghanes qui sont appelées à entreprendre des négociations dans une semaine pour mettre un terme à la guerre affichent leurs divergences.

Les talibans, après avoir limité leurs attaques pendant une semaine pour montrer leur bonne foi, sont repartis à l’offensive lundi en ciblant des troupes gouvernementales.

Le président d’Afghanistan, Ashraf Ghani, a déclaré de son côté qu’il refusait de procéder à un important échange de prisonniers, ce qui invalide l’un des éléments mis de l’avant dans l’accord de samedi pour permettre la tenue de négociations inter-afghanes.

PHOTO MOHAMMAD ISMAIL, REUTERS

Le secrétaire à la Défense des États-Unis, Mark Esper,
 le secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg,
 et le président de l’Afghanistan, Ashraf Ghani, lors d’une conférence de presse tenue à Kaboul, samedi dernier.

« Il est évident que le processus sera douloureusement difficile », prévient Vanda Felbab-Brown, analyste de la Brookings Institution qui a récemment séjourné en Afghanistan.

L’accord signé par le secrétaire d’État américain, Mike Pompeo, prévoit que le pays retirera d’ici trois ou quatre mois 4000 des 12 600 troupes toujours présentes dans le pays et rapatriera le reste du contingent d’ici à 14 mois.

Les talibans se sont engagés à ne pas soutenir d’organisations terroristes hostiles aux États-Unis, comme ils l’avaient fait naguère avec Al-Qaïda, et à négocier un cessez-le-feu durable ainsi qu’un plan de transition politique avec le gouvernement afghan.

C’est un scénario extrêmement optimiste de penser que les talibans et le gouvernement pourront s’entendre dans une période de 14 mois sur ces sujets.

Vanda Felbab-Brown, analyste de la Brookings Institution

Elle pense que les talibans maintiendront la pression sur le terrain militaire et seront tentés d’intensifier leurs actions à mesure que les soldats américains seront retirés, compliquant ainsi l’obtention d’un accord de partage du pouvoir.

Un pas en avant

Graeme Smith, analyste d’expérience qui travaille actuellement sur un documentaire relatif au conflit afghan, est aussi d’avis que l’accord entre les États-Unis et les talibans est loin d’être parfait.

Il constitue néanmoins, selon lui, un pas en avant pour tenter de mettre fin à une guerre meurtrière qui fait bon an mal an près de 40 000 victimes.

« Le fait de ne rien faire revient à permettre au carnage de continuer », relève M. Smith, qui s’attend à ce que le calendrier de retrait des troupes américaines soit modifié si les négociations inter-afghanes n’allaient nulle part.

Bien que des divisions internes existent, il pense que les deux camps sont arrivés à la conclusion que le recours aux armes ne permettra pas de régler le conflit.

Aucun camp ne s’est effondré sur le terrain, ce qui signifie qu’aucun ne dictera les termes d’un accord.

Graeme Smith

La forme que prendra un éventuel gouvernement, et les politiques qu’il suivrait sur le plan notamment des droits de la personne, demeure une inconnue importante.

« Les talibans gardent leurs cartes cachées à ce sujet », relève Mme Felbab-Brown, qui doute de voir réapparaître un gouvernement aussi répressif et réactionnaire que celui chapeauté par les insurgés de 1996 à 2001.

Les talibans, note M. Smith, souhaitent que l’Afghanistan continue de recevoir un soutien économique de la communauté internationale et devraient, dans ce contexte, faire preuve de réalisme par rapport au partage du pouvoir.

La population se montre par ailleurs divisée relativement aux derniers développements diplomatiques.

Alors que les résidants des grandes villes contrôlées par le gouvernement se montrent inquiets de voir les talibans accéder au pouvoir, les résidants des campagnes sont moins préoccupés.

« Beaucoup d’entre eux vivent déjà sous le contrôle des talibans. Ce qui compte pour eux, c’est que les combats cessent », souligne Mme Felbab-Brown.

Une « défaite » pour le Canada ?

Le ministre canadien des Affaires étrangères, François-Philippe Champagne, a dit espérer samedi que l’accord entre les États-Unis et les talibans « mènera à un Afghanistan plus stable et plus sûr ». Justin Massie, professeur de science politique rattaché à l’Université du Québec à Montréal, pense que cet optimisme est mal avisé et qu’Ottawa devra ultimement reconnaître la « défaite » subie face aux talibans par les pays occidentaux ayant déployé des troupes dans le pays. Les insurgés, selon lui, continueront de négocier a minima avec le gouvernement afghan pour ne pas compromettre le retrait annoncé des troupes américaines tout en poursuivant leur offensive face à une armée gouvernementale affaiblie pour s’imposer. Tant les libéraux que les conservateurs ont appuyé l’intervention canadienne en Afghanistan et rechignent aujourd’hui à revenir sur le sujet pour comprendre ce qui a mal tourné, même si le coût humain et matériel a été considérable, dit M. Massie.