(Valledupar, Colombie) Un boom des naissances était annoncé chez les anciens combattants des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) depuis la signature des accords de paix en 2016. La fin du conflit a marqué le début de la maternité de nombreuses « ex-guérilleras ». Cinq ans plus tard, une nouvelle génération doit faire face aux préjugés sur leurs parents. Dans l’espace de réinsertion de Manaure, près de Valledupar, dans le nord-est de la Colombie, les familles d’ex-FARC poursuivent leur lutte, cette fois pour construire leur vie familiale.

Publié le 2 déc. 2021
Najet Benrabaa Collaboration spéciale

Perdu dans des kilomètres de montagnes du « Cerro Pintado » se trouve Tierra Grata, un espace de vie en communauté bien particulier. Cet ancien espace territorial de formation et de réincorporation (ECTR) regroupe 240 ex-combattants des FARC et leurs familles. Ils disposent de dortoirs, d’un restaurant communautaire, d’un potager, d’un poulailler, d’une épicerie et d’un atelier de couture.

Depuis 2016, 57 enfants y sont nés. Un véritable baby-boom auquel Nicole Maria Vergel Contreras a contribué.

PHOTO CARLOS MARIO PARRA RIOS, COLLABORATION SPÉCIALE

Dans l'espace Tierra Grata, près de 60 enfants sont nés depuis la signature des accords de paix en 2016.

Les enfants de la paix

Cette femme coquette de 30 ans nous reçoit dans sa chambre avec un grand sourire. Ses yeux soulignés au crayon noir et son collier de perles avec un pendentif en fleur contrastent avec son haut imprimé de papillons. Elle est maman d’un garçon de 4 ans, un « enfant de la paix », qui profite du centre d’accueil pour la jeunesse de la communauté. « Durant la guerre, je prenais la pilule. C’était une obligation. Avec mon mari, on a été surpris par la grossesse. C’était une bonne surprise, juste après la signature des accords de paix. Ça n’a pas été facile parce que je n’étais pas préparée au rôle de mère ni à l’accouchement. »

On apprend beaucoup de règles de vie avec la guérilla, mais pas à accoucher par césarienne ou changer les couches. Ce sont les infirmières qui m’ont aidée. Mon fils est la meilleure chose qui soit arrivée dans ma vie.

Nicole Maria Vergel Contreras, ex-guérillera

Comme toutes ses voisines ex-guérilleras, Nicole Maria ne regrette pas le temps passé au combat. Mais on sent son bonheur de découvrir une vie civile normale, même si on n’efface pas des décennies de combat. « Mon mari travaille comme garde du corps. C’est aussi un ancien guérillero. Pour le moment, je ne travaille pas vu que je voudrais un deuxième enfant. Mais je veux, moi aussi, devenir garde du corps. J’ai toujours été une battante. Je ne cesserai pas. » La jeune mère aimerait vivre sa seconde grossesse en construisant des souvenirs. « Pour le premier, je n’avais pas de téléphone. Aucun moyen de récolter des souvenirs. J’espère pouvoir immortaliser chaque étape, cette fois-ci. Prendre en photo mon ventre et partager la grossesse avec mes proches. »

Maternité interdite aux combattantes

Durant le demi-siècle de conflit armé entre la guérilla et le gouvernement, les femmes combattantes n’avaient pas le droit de tomber enceintes. Elles étaient obligées d’avorter ou, en cas d’accouchement, de donner leur enfant en adoption ou à un proche extérieur au front. Ce fut le cas de Yardelis Olaya. « J’ai rejoint les rangs des FARC à l’âge de 13 ans. J’y ai passé 22 ans, car je l’avais décidé. Je venais d’une famille très pauvre et je voulais changer les choses. Je croyais en cette lutte. »

Cet engagement et cette lutte la marqueront d’une douleur profonde : celle d’avoir dû abandonner son premier enfant pour continuer le combat armé. « Je découvre la maternité réellement, maintenant, avec ma deuxième fille de 3 ans. C’est un grand bonheur. Car la première, qui a aujourd’hui 12 ans, j’ai dû m’en séparer parce que les conditions n’étaient pas réunies. Aucun examen médical, aucune stabilité. On était dans l’incertitude. Je lui ai seulement donné la vie dans la jungle. J’étais consciente que la guerre ne me laisserait pas rester avec ma fille. Donc je l’ai envoyée à un proche. C’est une douleur qu’on… » Yardelis ne peut pas terminer sa phrase. D’un coup, sa gorge se noue. Le silence s’installe. Les larmes coulent sur ses joues.

Elle est incapable de mettre des mots sur cette douleur. Elle est encore là et la torture chaque jour.

« Mes deux filles sont avec moi aujourd’hui. Mais c’est bien sûr compliqué avec la première. Car elle avait d’autres repères. Mais on apprend tous ensemble, avec mon compagnon, à vivre en famille. On va continuer à se battre pour notre avenir. Le plus dur maintenant, ce sera de nous construire une maison et avoir un travail stable. On compte bien y arriver avec le projet Tierra Grata. Et cela, malgré la stigmatisation et l’étiquette de FARC qui nous collent à la peau. » En cinq ans, 296 ex-FARC ont été assassinés.

Sur les 13 000 ex-guérilleros recensés, plus de 3000 continuent de vivre dans les anciens centres de réincorporation. Les femmes représentent 40 % d’entre eux. Depuis 2016, plus de 3500 enfants sont nés chez les ex-combattants.