(Lima) Un ex-président, deux ministres, des fonctionnaires, des universitaires, des hommes d’affaires et le nonce apostolique : au Pérou, le scandale autour de la vaccination en toute discrétion de 487 personnalités, avant même le début de la campagne d’immunisation, n’en finit pas de faire des vagues.  

Francisco JARA
Agence France-Presse

Baptisé le « Vacunagate » (vaccingate), le scandale a éclaté le 12 février lorsqu’un quotidien a révélé que l’ex-président Martin Vizcarra (2018-2020), destitué en novembre par le Parlement, s’était vu administrer le vaccin du laboratoire chinois Sinopharm dès le mois d’octobre, avant même son homologation officielle le 31 décembre.

Il s’est ensuite étendu au gouvernement intérimaire de son successeur, le président Francisco Sagasti. La justice, le Parlement et le gouvernement ont alors diligenté des enquêtes car l’indignation est grande dans le pays de 33 millions d’habitants très durement touché par la pandémie (plus de 44 000 décès et 1,26 million de cas).

Selon l’ordre des médecins, début février, 297 praticiens et 25 infirmières avaient péri des suites de la COVID-19 depuis l’apparition du coronavirus en mars.

C’est le président Sagasti lui-même qui a révélé lundi qu’un total de 487 personnes avaient été indûment vaccinées avant même le lancement de la campagne nationale qui a débuté le 9 février en ciblant le personnel de santé.  

La liste complète a été publiée le lendemain par les médias : y figurent 122 fonctionnaires, dont 16 membres du gouvernement démis depuis de leur fonction. Parmi eux, les ministres des Affaires étrangères Elizabeth Astete et de la Santé, Pilar Mazzetti, qui ont démissionné, ainsi que le vice-ministre de la Santé vacciné avec six membres de sa famille.  

Avant sa démission, Mme Mazzetti avait déclaré devant le Parlement qu’en tant que « capitaine du navire » elle serait la dernière responsable sanitaire à être vaccinée. Elle était immunisée depuis le 22 janvier.  

« Invités » et « consultants »

« La plupart des vaccinations ont eu lieu en septembre et octobre » sous la présidence de M. Vizcarra, a expliqué jeudi le président Sagasti, 76 ans, qui a reçu une première dose le 9 février au premier jour de la campagne.

Les 487 bénéficiaires ont été vaccinés avec une partie des 3200 doses supplémentaires livrées par Sinopharm dans le cadre de l’essai clinique du vaccin mené sur 12 000 volontaires péruviens.

Huit fonctionnaires du ministère des Affaires étrangères indûment vaccinés faisaient partie de l’équipe qui a négocié l’acquisition des doses avec la Chine.

Le médecin responsable des essais, le docteur German Malaga, a été suspendu de son poste par l’Université Cayetano Herrera où étaient menés les tests. Le recteur de cette université privée et deux vice-recteurs, tous trois immunisés, ont démissionné.  

Le Dr Malaga, interrogé mercredi par une commission parlementaire, n’a pas donné d’explications convaincantes sur les critères retenus pour autoriser la vaccination des 487 personnes, parmi lesquelles une douzaine d’hommes d’affaires et leurs proches.  

Plusieurs d’entre elles sont inscrites comme « invités » ou « consultants » dans le registre de l’université.  

Le nonce Nicola Girasoli a ainsi affirmé qu’il avait été vacciné parce qu’il était « consultant sur les questions éthiques » pour l’établissement.

Même le propriétaire d’un restaurant chinois qui vendait de la nourriture à la délégation envoyée par Pékin à Lima pour négocier la vente de vaccins a été enregistré comme « consultant ».

Pour la directrice de l’association Transparencia, Adriana Urrutia, « les principes de probité, de vérité et de transparence ont été violés. Ce sont des incidents très graves », a-t-elle estimé auprès de l’AFP.  

Le scandale intervient alors que les Péruviens sont appelés à des élections générales le 11 avril, où M. Vizcarra, dont l’épouse et le frère aîné ont également été vaccinés, compte se faire élire au Parlement unicaméral.

« Il est clair que Martin Vizacarra a toutes les chances de perdre des voix », mais ce scandale va « indubitablement également toucher le gouvernement » du président intérimaire Sagasti, qui ne se présente pas, a déclaré à l’AFP le politologue Fernando Tuesta.