(Rio de Janeiro) Pour les habitants des favelas de Rio de Janeiro en proie à la violence, le danger vient aussi du ciel, avec des snipers de la police qui tirent, depuis des hélicoptères, près des garderies ou des écoles, comme dans un pays en guerre.

Louis GENOT
Agence France-Presse

«Quand ils volent en rase-motte, on a l’impression qu’ils vont se poser sur nos maisons. Le bruit est assourdissant et les vitres tremblent», explique Thais Custodio, une habitante de Maré, un ensemble de 16 favelas regroupant plus de 140 000 personnes près de l’aéroport international de la capitale touristique du Brésil.

Au détour des ruelles où pendent des fils électriques emmêlés, il n’est pas rare d’apercevoir des jeunes armés de fusils d’assaut, dans cette zone sensible où une artère surnommée la «Bande de Gaza» délimite les territoires contrôlés par deux gangs rivaux de narcotrafiquants.

Les habitations souvent précaires dans les favelas de Maré ont été bâties sur une surface plane, une topographie qui facilite les raids d’hélicoptères, contrairement à d’autres quartiers pauvres installés sur les flancs raides des collines.

En 2009, un hélicoptère de la police avait été abattu par des narcotrafiquants qui tiraient depuis une colline du nord de Rio, un épisode qui avait fait trois morts et laissé des traces.

Mais dix ans plus tard, les raids aériens des forces de l’ordre ont commencé à se multiplier.

D’après l’ONG locale Redes da Maré, des hélicoptères ont été utilisés lors de huit des 21 opérations policières qui ont fait 15 morts au total dans l’ensemble de favelas de Maré au premier semestre.  

Des raids aériens n’avaient eu lieu que lors de trois opérations pour l’ensemble de 2018.

Pour Camila Barros, qui mène des recherches et collecte des données sur la sécurité pour Redes da Maré, rien ne permet de savoir si des tirs provenant d’hélicoptères ont été mortels.

Selon elle, les aéronefs servent surtout à repérer les narcotrafiquants et les tirs à les faire fuir.

«Ils volent très bas, en faisant des mouvements circulaires, pour acculer des suspects et les rabattre vers des agents au sol qui se chargent des exécution », explique Camila Barros.  

«En juin, nous sommes allés sur les lieux d’une opération quelques heures plus tard et nous avons vu plus de cent impacts de balles», raconte-t-elle.

«Guerre civile»

Pour Silvia Ramos, spécialiste du Centre de recherches sur la sécurité et la citoyenneté, le recours accru aux hélicoptères est directement lié à l’arrivée en janvier d’un nouveau gouverneur à la tête de l’État de Rio de Janeiro, Wilson Witzel.

ARCHIVES AFP

Selon l’Institut de Sécurité Publique (ISP), plus de 1400 personnes ont été tuées par la police de janvier à septembre dans l’État de Rio,

Adepte d’une ligne dure proche de celle du président d’extrême droite Jair Bolsonaro, il a défrayé la chronique en mai, en apparaissant sur une vidéo à bord d’un hélicoptère dans lequel des policiers tiraient sur une favela.

«Auparavant, l’utilisation des hélicoptères était une exception, mais elle est de plus en plus fréquente avec ce gouvernement», dit Silvia Ramos.

«On observe une multiplication des opérations meurtrières et qui sèment la terreur», ajoute-t-elle, soulignant l’effet psychologique des raids aériens sur les habitants.

Comment justifier un usage de la force digne des zones de conflits les plus violents de la planète? «Nous sommes en guerre civile», a affirmé le député de droite Capitao Augusto, un des leaders du lobby des pro-armes du Parlement.

« Si une personne est armée d’un fusil d’assaut, elle représente un danger et doit être abattue, peu importe si c’est par un sniper, un drone ou depuis un hélicoptère », ajoute-t-il.

«Tout le monde est effrayé»

Redes da Maré a recueilli en août 1500 dessins d’enfants. Dans de nombreux cas, ceux-ci ont représenté des hélicoptères, avec des pointillés pour les rafales de balles.  

Sur un dessin, on peut lire «je n’aime pas l’hélicoptère parce qu’il y a des tirs et les gens meurent».

«Tout le monde est effrayé, y compris les enseignants, qui doivent garder leur sang froid pour tenter de sauver leur vie et celle des enfants», déplore Fernanda Viana Araujo, habitante de Maré et mère de trois enfants.

«À Maré, les enfants ne voient pas l’école comme un lieu sûr. Ils savent qu’ils peuvent être fauchés par une balle perdue à tout moment», poursuit-elle.

Selon l’Institut de Sécurité Publique (ISP), plus de 1400 personnes ont été tuées par la police de janvier à septembre dans l’État de Rio, une hausse de 18,5% par rapport à la même période de l’année dernière.