Ils portent le même patronyme : Fernandez. Ils n’ont aucun lien de parenté. Ils ont même été longtemps en froid.

Agnès Gruda Agnès Gruda
La Presse

Lui, c’est Alberto Fernandez, un technocrate peu charismatique qui vient d’être élu président de l’Argentine avec 48 % des voix. Elle, c’est Cristina Fernandez de Kirchner, l’ex-première dame et ancienne présidente qui vient de revenir au pouvoir par la petite porte de la vice-présidence.

Les commentateurs s’entendent pour dire que Cristina Fernandez de Kirchner a eu un coup de génie en proposant de faire d’Alberto Fernandez « son » candidat à la présidence.

Dans un pays en pleine débâcle économique, « il fera les compromis nécessaires, elle donnera les messages progressistes », résume Victor Armony, directeur du Laboratoire interdisciplinaire d’études latino-américaines de l’UQAM.

Ou alors, comme le dit Diego Osorio, chercheur à la Chaire Raoul-Dandurand de l’UQAM, « Alberto Fernandez donne une image de sérieux ; Cristina Fernandez de Kirchner, elle, incarne le populisme ».

Ce duo étonnant vient de montrer la porte au président de centre droit Mauricio Macri, qui aura dirigé l’Argentine pendant les quatre dernières années. Élu en 2015, il avait promis de réduire la pauvreté et l’inflation. Mais c’est le contraire qui s’est produit durant son règne.

L’élection des deux Fernandez marque le retour du courant péroniste, ou populiste de gauche, aux affaires du pays.

Le tandem se retrouve devant un défi colossal : depuis un an, l’Argentine est fragilisée par une récession, doublée par une inflation qui pourrait dépasser 50 % en 2019, une dévaluation de la monnaie et une explosion du chômage.

Conséquence concrète de ce cocktail de symptômes, la population s’appauvrit. Plus d’un Argentin sur trois (35 %) vit aujourd’hui sous le seuil de la pauvreté.

Les électeurs touchés par ce phénomène ont pu voir dans le tandem des Fernandez la perspective d’un retour à des politiques sociales, après quatre ans d’austérité et de compressions, estiment les analystes.

Beaucoup d’Argentins, particulièrement parmi ceux qui ont été frappés de plein fouet par la crise, « ont la nostalgie des années de péronisme pendant lesquels l’État dépensait beaucoup, tout en gérant mal », observe Diego Osorio.

La promesse de l’ex-présidente, c’est de redonner aux Argentins un État plus social. De recommencer à investir notamment en culture, en recherche, en éducation, des secteurs qui ont beaucoup souffert sous Mauricio Macri. En aura-t-elle les moyens, alors que l’économie argentine est en train de faire naufrage, et que le FMI vient de lui accorder 7 milliards de dollars en prêts supplémentaires — avec conditions de remboursement à la clé ? C’est loin d’être sûr.

Un vote pour Cristina

De nombreux électeurs, tout en votant pour Alberto Fernandez, ont confié aux sondeurs et médias qu’ils avaient plutôt en tête Cristina Fernandez de Kirchner, souligne Victor Armony.

Mais comment cette politicienne, qui a présidé l’Argentine de 2007 à 2015, et qui fait actuellement l’objet de 13 enquêtes dans des affaires de corruption, a-t-elle fait pour préserver sa popularité ?

Le courant péroniste, qui a aussi été personnifié par Nestor Kirchner, le mari de Cristina Fernandez, qui a présidé le pays de 2003 à 2007, peut compter sur une base électorale solide, qui résiste aux fluctuations politiques. Certains de ces électeurs indéfectibles ne croient tout simplement pas à ces accusations de corruption. « Ils pensent que ce sont de fausses nouvelles, de la pure manipulation des médias libéraux », constate Victor Armony.

Mais il y a autre chose. Il y a le fatalisme assez généralisé des Argentins face au phénomène de la corruption, qu’il sévisse à droite ou à gauche.

« Le pendule de la corruption va de la droite à la gauche ; au moins, quand le pouvoir est à gauche, il y a une certaine redistribution de richesse », résume Diego Osorio.

Mais le tandem des Fernandez résistera-t-il au temps ? Là encore, ça reste à voir. Chef de cabinet de Nestor Kirchner, Alberto Fernandez avait exercé ces mêmes fonctions durant le premier mandat de Cristina Fernandez de Kirchner, avant de claquer la porte pour des raisons de désaccord politique profond. Il jugeait notamment sa politique trop interventionniste.

Les deux se sont réconciliés depuis. Mais l’ex-présidente se contentera-t-elle de jouer les seconds rôles ? Les anciennes tensions remonteront-elles à la surface ? Selon Victor Armony, le tempérament de Cristina Fernandez de Kirchner la rend sujette à des changements de cap imprévisibles.

Impossible de prévoir si le « couple » Fernandez-Fernandez tiendra le coup… Et si ses différences, qui ont pu paraître séduisantes aux électeurs, survivront à l’exercice du pouvoir en cette période trouble.