Un nouveau rapport révèle des inégalités abyssales entre les personnes les plus riches et les plus pauvres de la planète. Oxfam plaide pour un impôt sur la fortune.

Publié le 17 janvier
Jean-Christophe Laurence
Jean-Christophe Laurence La Presse

Oubliez les fantasmes d’un monde post-coronavirus amélioré. Contrairement aux pronostics de certains, la pandémie n’a pas réglé les problèmes les plus criants de l’humanité.

Le nouveau rapport d’Oxfam sur les inégalités le confirme : en raison de la COVID-19, l’écart entre les riches et les pauvres s’est creusé à un niveau alarmant. Un constat sans appel, que seules des décisions politiques pourraient permettre d’atténuer, notamment avec un impôt sur la fortune.

On apprend ainsi que la fortune des 10 hommes les plus riches de la planète a doublé au cours de la dernière année, passant de 700 milliards à 1500 milliards dollars américains, soit une hausse de 15 000 $ la seconde, ou 1,3 milliard par jour.

Au même moment, les revenus de 99 % de l’humanité ont diminué à cause des conséquences liées à la pandémie et à l’« apartheid vaccinal », qui a privé les pays plus pauvres d’une protection sanitaire adéquate. Selon le rapport, ces inégalités causeraient actuellement la mort d’une personne toutes les quatre minutes. Les femmes et les personnes racisées seraient les premières victimes de ce chaos planétaire causé par le coronavirus.

PHOTO STEEVE JORDAN, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Un enfant tient une chemise trouvée dans un dépotoir, à Libreville, capitale du Gabon, en juin dernier.

Oxfam n’est pas à court d’images pour illustrer cette indécence. L’organisme souligne que les fortunes des 10 hommes les plus riches, si elles étaient empilées en petites coupures, permettraient de s’élever à mi-chemin jusqu’à la Lune. On ajoute que si ces milliardaires perdaient 99,999 % de leurs avoirs, ils resteraient quand même plus riches que 99 % de l’humanité.

Qui sont-ils ?

Les 10 plus grandes fortunes planétaires, selon la Liste des milliardaires de Forbes en date du 30 novembre 2021 :

  1. Elon Musk (Space X) : 294,2 milliards
  2. Jeff Bezos (Amazon) : 202,6 milliards
  3. Bernard Arnault et famille (LVMH) : 187,7 milliards
  4. Bill Gates (Microsoft) : 137,4 milliards
  5. Larry Ellison (Oracle) : 125,7 milliards
  6. Larry Page (Google) : 122,8 milliards
  7. Sergey Brin (Google) : 118,3 milliards
  8. Mark Zuckerberg (Facebook/Meta) : 117,7 milliards
  9. Steve Ballmer (Microsoft) : 104,4 milliards
  10. Warren Buffett : 101,5 milliards

Total de leurs fortunes : 1512,3 milliards

Cette réalité est en grande partie due à la reprise de la croissance économique dans les pays riches, favorisée par une bonne couverture vaccinale et l’apparition de nouvelles fortunes favorisées par la pandémie.

Une demi-douzaine de nouveaux milliardaires ont ainsi émergé dans l’industrie pharmaceutique, comme le PDG de Moderna, Stéphane Bancel, ainsi qu’Uğur Şahin et Özlem Türeci, respectivement PDG et directrice médicale (CMO) de BioNTech.

Les monopoles détenus par Pfizer, BioNTech et Moderna ont permis à leurs entreprises de réaliser plus de 1000 $ de bénéfices par seconde, moins de 1 % de leurs vaccins ont atteint les populations des pays à faible revenu.

Extrait du rapport d’Oxfam

PHOTO TONY GUTIERREZ, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Jeff Bezos racontant son court voyage dans l’espace, le 20 juillet dernier

Mais d’autres secteurs tirent aussi leur épingle du jeu. La fortune des géants de la technologie comme Google ou Facebook a bondi de manière exponentielle. En Inde, la fortune du milliardaire Gautam Adani a été multipliée par huit. Sans oublier Elon Musk, « l’homme le plus riche du monde », ou le patron d’Amazon, Jeff Bezos, qui s’est notamment payé le luxe d’un voyage dans l’espace en pleine pandémie mondiale.

Pour Oxfam, il est vital pour la suite du monde que ces fortunes extrêmes soient mises à contribution.

Momentum pour un impôt de « solidarité »

Selon l’organisme, les gouvernements doivent agir maintenant pour « récupérer les profits colossaux » réalisés par les milliardaires pendant la pandémie, en mettant en place des impôts exceptionnels de solidarité, qui dégageraient « les milliards nécessaires pour lutter contre les inégalités ».

Les analyses menées dans plus de 60 pays, avec la collaboration de la société Wealth X, permettent d’ailleurs de préciser les avantages d’un tel choix politique.

« On sait maintenant que dans de nombreux cas, cela permettrait aux gouvernements de doubler leur budget santé. Au Canada, on pourrait par exemple l’augmenter de 57 % », souligne Catherine Caron, analyste, politiques et campagnes, chez Oxfam.

L’idée est plus que séduisante. Mais est-elle réaliste ? Le mouvement est déjà amorcé, répond Mme Caron.

Si vous m’aviez posé la question il y a cinq ou dix ans, la réponse n’aurait peut-être pas été la même. Mais aujourd’hui, des sondages disent que 80 % des Canadiens appuient l’impôt sur la fortune.

Catherine Caron, analyste, politiques et campagnes, chez Oxfam

On n’y est pas encore, tant s’en faut. Mais les libéraux font des gestes dans cette direction. Le gouvernement travaille à l’instauration d’une taxe sur les biens de luxe, tandis qu’en campagne électorale, Justin Trudeau a promis d’augmenter les impôts pour les grandes institutions financières et les compagnies d’assurances qui ont fait d’importants profits pendant la pandémie.

L’idée fait aussi son chemin ailleurs. L’an dernier, malgré quelques couacs, l’Argentine a récolté 2,8 milliards grâce à son impôt « solidaire et extraordinaire » sur la fortune. Et si l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) juge l’outil « non efficace », le Fonds monétaire international (FMI), lui, y voit un bon moyen de couvrir les frais de la pandémie.

PHOTO CHARLES PLATIAU, ARCHIVES REUTERS

Bill Gates, fondateur de Microsoft

Signe des temps : même certains riches sont d’accord. Le mouvement Patriotic Millionaires, aux États-Unis, et Ressources en mouvement, au Canada, militent en ce sens, tandis que de grosses fortunes comme Warren Buffett, Abigail Disney et Bill Gates se disent favorables au concept.

« Ce n’est plus vraiment une idée de militants de gauche. Il y a un momentum », tranche Catherine Caron.

Dans un autre registre, Oxfam réclame enfin la levée des brevets qui rendront les vaccins disponibles pour les populations des pays plus pauvres et permettront une forme de rééquilibrage sanitaire entre le Nord et le Sud. Une centaine de pays ont offert leur soutien à cette proposition de dérogation, mais le Canada ne s’est pas encore prononcé formellement.

L’émergence du variant Omicron, venu d’Afrique australe, a démontré que cet « apartheid vaccinal » pouvait se retourner contre les pays riches. La protection doit être mondiale, sans quoi le monde d’après continuera d’être « pareil, mais en pire », pour reprendre les prédictions de l’écrivain français Michel Houellebecq.