Alors que le tiers de l’humanité vit en confinement, deux pays, le Japon et la Suède, ont navigué à contre-courant pendant plusieurs semaines, laissant la vie normale suivre son cours, avec ses restaurants, ses écoles, ses commerces et ses activités culturelles.

AGNÈS GRUDA AGNÈS GRUDA
La Presse

Mais l’évolution rapide de la pandémie a déjà obligé le Japon à changer son fusil d’épaule, en décrétant l’état d’urgence. Tandis que le gouvernement suédois s’apprête à adopter une loi qui lui donnera plus de pouvoirs pour implanter des mesures de distanciation sociale.

Le 24 mars, l’annonce de l’annulation des Jeux olympiques a donné le premier avertissement : le Japon ne sortirait pas indemne de cette crise mondiale.

« Nous sommes au bord d’un déferlement sur le plan national », s’inquiétait à la fin de mars le ministre de l’Économie, Yasutoshi Nishimura.

Mais il y a encore cinq jours, le premier ministre japonais Shinzo Abe assurait que le nombre de cas d’infection à la COVID-19 ne justifiait pas de boucler l’économie du pays pour freiner l’épidémie. Les habitudes d’hygiène des Japonais suffiraient à stopper la voie au virus, croyait-on au pays du Soleil levant.

Depuis, la courbe des infections a amorcé une brutale ascension. Lundi, le Japon comptait 4100 cas de COVID-19, dont plus du quart dans la seule ville de Tokyo, et une centaine de morts. Sur le terrain, les voix critiques se multipliaient. « Les lits vont manquer, le personnel médical risque d’être infecté, et tout le système médical finira par être débordé », avertissait le président de l’Association médicale de Tokyo, Haruo Ozaki.

Les pressions venaient autant du monde médical que des élus locaux, comme Yuriko Koike, gouverneure de Tokyo, qui appelait le gouvernement à en faire plus pour freiner la propagation du virus. La capitale du Japon était en train de perdre le contrôle sur la maladie. Et Mme Koike a été la première à demander aux Tokyoïtes de rester chez eux.

Le premier ministre Shinzo Abe a décrété lundi l’état d’urgence dans sept villes et départements japonais pour une durée minimale d’un mois.

Ce ne sera pas une politique de confinement obligatoire comme on a vu en Chine ou en Europe. Mais les autorités locales pourront fermer des lieux de rassemblement comme les écoles, les entreprises, les institutions culturelles – sans pour autant imposer de sanctions. On compte sur le sens de la discipline japonais et sur la pression sociale pour que ces mesures soient respectées.

Le recul suédois

En Suède, la courbe des morts grimpe à la vitesse grand V. Mardi, on comptait 591 morts sur 7693 cas d’infection, soit un taux de mortalité assez élevé de 7,6 % (comparativement à une moyenne mondiale de 5,6 %.)

Le rythme de mortalité dépasse maintenant 100 personnes toutes les 24 heures. C’est énorme pour un pays de 10 millions d’habitants.

PHOTO JONATHAN NACKSTRAND, AGENCE FRANCE-PRESSE

Des patients atteints sont traités à l’hôpital Sophiahemmet de Stockholm.

Jusque-là, le gouvernement du social-démocrate Stefan Lövfen a fait le pari de la responsabilisation individuelle. Quelques mesures timides interdisaient les rassemblements de plus de 50 personnes et les visites dans les résidences pour personnes âgées. La Suède appelle les personnes de 70 ans et plus à rester chez elles – sans aucune menace de sanction.

Mais pour le reste, la Suède affiche encore une insouciance qui tranche avec le reste de la planète.

Avec l’explosion du nombre de morts, cette attitude suscite de plus en plus de critiques. 

Des experts médicaux ont fait circuler une pétition appelant à des mesures plus draconiennes. Elle compte plus de 2000 signatures.

Le grand journal Dagens Nyheter dénonce lui aussi l’inaction du gouvernement.

Finalement, samedi dernier, le premier ministre Lövfen a changé de ton. Dans une adresse à la nation, il a prédit que l’épidémie ferait des milliers de morts en Suède, et que la crise pourrait s’étirer pendant plusieurs mois.

Et finalement, lundi, le gouvernement a présenté un projet de loi pour se doter de pouvoirs temporaires qui lui permettraient de limiter encore davantage les rassemblements publics ou forcer la fermeture des entreprises. La loi n’attend plus que l’approbation du Sénat.

Bref, la Suède comme le Japon, qui ont longtemps hésité à mettre leur économie sous cloche, ont été rattrapés par la virulence du coronavirus.

Pari risqué

Avec son approche, la Suède a fait un pari risqué, analyse l’épidémiologiste québécoise Nimâ Machouf. Comme le virus est beaucoup plus inoffensif pour les plus jeunes, les leaders suédois « se sont dit qu’ils allaient protéger les personnes les plus vulnérables et laisser le reste de la population vivre normalement, en essayant simplement de ne pas trop se toucher ».

Approche qui s’appuie aussi sur la faible densité de population de la Suède, ce qui lui donne un avantage face à un virus qui se propage par contact. Et sur l’espoir d’en arriver à une large immunisation de la population.

Mais il est illusoire, croit Mme Machouf, de penser que le virus ne migrera pas des plus jeunes vers les plus vieux.

« Chaque pays essaie d’agir le plus longtemps possible sans affecter l’économie, jusqu’à ce qu’il n’ait plus le choix », résume l’épidémiologiste.