Cette année, pour la première fois, l'humanité tirera plus de nourriture de l'aquaculture que des pêcheries. Cependant, l'élevage de poissons et fruits de mer ne se fait pas sans heurts, comme l'a constaté La Presse dans le sud du Nouveau-Brunswick, où des centaines de homards sont morts après avoir été exposés à un pesticide illégal.

Charles Côté LA PRESSE

À bord de la petite barque motorisée, on devrait sentir le parfum vivifiant de la brise du large. Mais c'est plutôt une puanteur âcre qui nous prend à la gorge et nous donne envie de nous éloigner au plus vite.

«C'est fort, n'est-ce pas?» remarque Dale Mitchell, 50 ans, un des dirigeants de l'association de pêcheurs locale, avant de pousser son bateau encore plus près. À une cinquantaine de mètres, des ouvriers s'affairent autour d'une demi-douzaine d'enclos flottants de la société Cooke Aquaculture.

Là comme ailleurs dans la baie de Passamaquoddy, qui baigne les côtes du Nouveau-Brunswick et du Maine, l'heure est au grand nettoyage. Des centaines de milliers de saumons d'élevage sont morts, dévorés par le pou de mer, leur principal parasite.

L'odeur du poisson en décomposition est le signe extérieur d'une crise qui secoue l'aquaculture de saumon, une industrie en plein essor. Cette odeur inquiète les pêcheurs. L'an dernier, la guerre chimique contre le pou de mer a apparemment fait des victimes: les homards. Ce que l'industrie nie.

Victimes collatérales?

De retour sur terre, près de l'enclos à homards de Mill Creek. Grand comme un terrain de football, l'enclos occupe toute la crique reliée par un bras de mer à la baie de Fundy. Normalement, il peut contenir 100 000 homards, qui sont arrosés d'eau fraîche à chaque marée. De quoi approvisionner le marché pendant des mois.

Mais cette année, l'enclos restera vide. Son propriétaire a trop peur pour sa précieuse marchandise, explique son adjoint, Read Brown, 62 ans, lui-même ancien pêcheur de homards.

«Cet enclos existe depuis au moins 40 ans, mais il ne sera pas utilisé cette année, dit-il. On a peur que les homards ne soient empoisonnés.»

À l'embouchure de la crique, des enclos d'aquaculture de saumon de la société Kelly Cove, filiale de Cooke Aquaculture. Une «ferme» parmi la centaine qui parsème les eaux du sud du Nouveau-Brunswick.

Dans le port voisin de Fair Haven, en novembre dernier, des centaines de homards qui venaient d'être pêchés sont morts mystérieusement, dans leurs caisses. Read Brown était là. Il agit à titre d'acheteur dans l'île.

«Quand on est arrivés, 40% des homards étaient morts et les autres étaient paralysés. On a quand même acheté ceux qui étaient paralysés et on les a gardés séparément. Plus tard, ils sont tous morts, alors qu'avec des homards en santé, on a un taux de mortalité de peut-être 1%.»

Certains homards ont été confiés au laboratoire d'Environnement Canada, qui a trouvé de la cyperméthrine sur leur corps. Environnement Canada enquête toujours sur cet événement et a fait plusieurs patrouilles cette année pour surveiller les fermes d'aquaculture (voir autre texte).

Les épisodes d'empoisonnement de homards dans la baie de Fundy coïncident avec le retour en force du pou de mer. Pendant plus de 10 ans, ce petit parasite a été tenu en respect par un pesticide qui était intégré à la moulée du saumon, ce qui était moins nocif pour l'environnement.

Puis, comme il arrive fréquemment, le parasite a créé une résistance. Cette année, la situation est désastreuse. L'été anormalement chaud a stimulé les poux de mer, qui s'agglutinent par dizaines sur certains saumons, jusqu'à les tuer. «Nous avons perdu 500 000 poissons cette année», dit Nell Halse, vice-présidente de Cooke Aquaculture, qui reconnaît que l'industrie est durement éprouvée.

Pas la première crise

L'industrie n'en est pas à sa première crise. Il y a 10 ans, un virus qui causait l'anémie chez le saumon a décimé les fermes, entraînant la faillite de plusieurs sociétés. Plus de 50 millions en fonds publics ont été investis pour relancer le secteur, névralgique pour la région. Des protocoles sanitaires ont été imposés. Depuis deux ans, la maladie n'est pas revenue.

Cooke est sortie grandie de la crise, en rachetant ses concurrents. Fondée il y a 25 ans, elle emploie 2000 personnes et représente aujourd'hui à elle seule 20% de toute l'aquaculture canadienne, avec un chiffre d'affaires de 400 millions.

À travers ses multiples filiales, Cooke détient maintenant la majorité des permis pour les fermes d'aquaculture dans la baie de Fundy. Ses trois actionnaires sont toujours le fondateur Glenn Cooke, son frère Mike et leur père Gifford.

Cooke produit 25 millions de saumons par année, surtout dans le sud-ouest du Nouveau-Brunswick, mais aussi en Nouvelle-Écosse, dans le Maine et, plus récemment, à Terre-Neuve.

L'entreprise est intégrée à l'extrême. Elle élève ses alevins à partir des géniteurs qu'elle sélectionne elle-même. Elle conçoit, fabrique et répare ses cages. Elle fabrique sa moulée. Elle dispose de ses propres usines de découpe et d'emballage. Elle a son parc de camions. Elle a même sa propre usine de styromousse pour fabriquer ses caisses d'expédition.

Tout ça pour servir une clientèle habituée au flot continu d'un produit standardisé.

Dans la vaste pouponnière qui s'étend sur 2 hectares à Oak Bay, à 100 km à l'ouest de Saint Jean, le directeur Brian Donnelly, 36 ans, veille à la production annuelle de 15 millions de tacons. Il ajuste les températures de l'eau pour accélérer la croissance de certains et ralentir celle d'autres poissons. «De cette façon, on peut envoyer des saumons à la mer à presque tous les moments de l'année», dit-il.

Parce qu'à l'autre bout de la chaîne, l'usine de découpe répond aux commandes en continu. «On ne récolte pas de poisson sans avoir de client, dit Nell Halse. On appelle ça notre «inventaire nageant».» Dans ce frigo géant où travaillent 340 personnes, aucune odeur suspecte, que des signes de propreté et d'hygiène.

Les saumons apparaissent à un bout de la chaîne déjà vidés et étêtés. Ils ressortent à l'autre bout en filets, darnes et autres produits transformés. Destination: des poissonneries et supermarchés partout au Canada, étiquetés sous les marques True North Salmon Company et Heritage Salmon.

Une troisième étiquette a récemment été lancée: Seafood Trust Ecocertification, apposée par un organisme privé irlandais. Le cahier de charges de ce label écologique inclut plusieurs exigences qui réduisent l'impact environnemental des élevages.

Listes rouges

Car l'aquaculture de saumon a le malheur de réapparaître année après année sur les différentes «listes rouges» publiées par les organisations écologistes. Ces listes sont censées orienter les choix des consommateurs et des chefs cuisiniers.

La liste rouge de l'Aquarium de Monterrey, en Californie, est la plus influente. «Cela a été frustrant de traiter avec eux, dit Mme Halse. Ils reconnaissent que leur évaluation de l'aquaculture a besoin d'être revue. Mais ils n'ont pas les ressources pour le faire.»

Mais il y a de très bonnes raisons de garder l'industrie sur la liste rouge, selon Matthew Abbott, de l'organisation écologiste Fundy Baykeeper. Le jeune écologiste patrouille la baie régulièrement à partir du port de St. Andrews.

«Il y a le fait qu'il faut pêcher des poissons sauvages pour nourrir les saumons. Il y a la pollution en provenance des excréments et de la moulée, il y a les pesticides qui se répandent dans la mer à chaque traitement, il y a les antibiotiques, qui soulèvent les mêmes questions que dans les élevages terrestres.»

«Ce sont des élevages industriels, tout comme les mégaporcheries, sauf que ça se passe dans l'eau», dit-il.