Pierre Céré est le coordonnateur du Comité chômage de Montréal. Dans un livre paru récemment, il écorche la gauche « traditionnelle» en postulant que les projets révolutionnaires ont échoué, que le capitalisme ne disparaîtra pas et que ce n'est pas tout ce que la gauche propose qui est souhaitable. La Presse s'est intéressée à un auteur qui n'hésite pas à brasser la cage.

Publié le 4 déc. 2010
Daniel Dubrûle LA PRESSE

Il fait un soleil splendide en cette première journée de novembre, devant les locaux du Comité chômage de Montréal, au coin des avenues du Parc et des Pins. De quoi apprécier la vue sur la montagne que l'ancien viaduc voilait. Pierre Céré se prête de bonne grâce aux demandes du photographe de La Presse.

Durant toute la séance, il réagit avec indignation aux propos d'Éric Duhaime et de Joanne Marcotte, porte-parole du Réseau Liberté-Québec, entendus la veille dans une populaire émission de télévision. S'il existe une gauche possible, par contre, cette droite le sidère. «S'il faut les croire, le Québec vit sous l'hégémonie de la gauche. Pour eux, même les lucides sont à gauche.» De quoi justifier son essai ou l'inciter à reprendre la plume. D'ailleurs, Pierre Céré n'hésite pas à écrire dans les pages opinions des quotidiens.

Ce militant a amorcé sa «carrière» dans les mouvements marxistes puis anarchistes. Il travaille dans différentes organisations communautaires et populaires depuis près de 35 ans. C'est à partir de cette expérience et d'une promesse qu'il a faite à une amie, emportée depuis par un cancer fulgurant, qu'il a écrit Une gauche possible. Un plaidoyer pour la social-démocratie que certains ont qualifié de courageux, tandis que d'autres y ont vu la trahison d'un ancien camarade.

Q : Que faites-vous de l'étiquette de militant?

R : Je crois appartenir à une gauche démocratique, qui sait qu'elle doit composer avec la différence, qui sait que son action sert à améliorer la société dans laquelle on vit. La seule différence avec laquelle on ne peut composer, c'est l'intolérance. On sait très bien que la droite est là pour rester et c'est en jouant avec nos différences que l'on a progressé. C'est comme ça qu'historiquement le Québec a avancé et j'adhère à cette façon de faire.

Je dis en introduction de mon livre qu'on me dit militant et je m'arrange avec cette idée. En même temps, j'ai un drôle de rapport avec cette terminologie, j'aime bien vagabonder ailleurs, j'aime la culture, j'aime la liberté, j'aime les idées ouvertes, j'aime la discussion donc je m'intéresse à la différence. Je ne la crains pas.

Je n'ai pas de vérités. Mon livre n'exprime pas une vérité, c'est l'expression d'un parcours, d'un engagement de plus de 35 ans. J'ai voulu partager une impression, faire une contribution au débat politique. Il n'y a pas de prétentions dans ce livre-là.

Q : Croyez-vous qu'il est courageux de présenter votre point de vue et d'être en rupture avec certains discours «classiques» de la gauche?

R : Je déteste la langue de bois. Je déteste l'enfermement idéologique. Je déteste les gens qui craignent la critique et l'esprit libre. Je les fuis. Je ne me tiens pas avec ces gens-là.

Courageux? Je ne sais pas. Audacieux, oui. Je m'attendais à me faire ramasser parce que je pousse la réflexion un peu plus loin. Il faut savoir que plusieurs autour de moi pensent à peu près la même chose. Mais c'est un point de vue hérétique. J'ose dire qu'il y a des sujets qui ne doivent pas appartenir exclusivement à la droite. Quand on parle de la tarification des programmes sociaux, des enjeux sécuritaires, de cette fausse division jusqu'à un certain point entre les lucides et les solidaires. Ne laissons pas ces terrains à la droite.

Il y a des constats qui peuvent être faits par d'autres courants, mais on peut s'en distinguer par des solutions différentes. Et pourquoi pas? C'est ce qu'on voit ailleurs dans le monde.

Q : Avez-vous l'impression de trahir une cause, une idéologie?

R (rires) : Je n'ai surtout pas l'impression de trahir les chômeurs que l'on défend chaque jour. Il faut sortir de ces ornières. Il y a une façon de faire dans les milieux communautaires. Souvent ces gens-là vont proclamer sur toutes les tribunes qu'ils sont pour la liberté et l'égalité, mais dans leur pratique... il y a certains courants dans le milieu qui sont intransigeants sinon intolérants. Je les fuis. Quand ils sont là, je ne participe pas. Je l'ai fait dans le passé. Je ne le fais plus.

Q : Le livre a été écrit en 2008, donc avant l'apparition du Réseau Liberté-Québec et de l'annonce du mouvement de François Legault. Que pensez-vous de l'arrivée de ces mouvements dans le paysage québécois?

R : D'abord, mon livre est né d'un besoin de mettre les idées de l'avant. Parce que le Parti québécois est rendu plate. Parce que Québec solidaire, même si j'ai de bons compagnons qui sont dans ce parti, est pris dans son enfermement idéologique qui va l'empêcher de jouer le rôle qu'il pourrait assumer. C'est désolant le peu d'idées qu'il y a au Parti québécois en ce moment. Je vois Amir Khadir en faire parfois plus et de façon ingénieuse que les 51 députés du Parti québécois qui ont l'air d'avoir les deux pieds dans la même bottine. Par exemple, Khadir est allé à Malartic pour dénoncer la mine à ciel ouvert. C'est terrible ce qui est en train de se produire là-bas. Lui, il y est allé. Le Parti québécois doit se réveiller et doit retrouver une certaine passion.

Québec solidaire a souvent de bonnes idées, mais le tout est enveloppé dans un discours anticapitaliste qui ne convient pas non plus.

J'écoutais le chef de l'ADQ, Gérald Deltell, qui disait récemment que c'est le triomphe de la droite. Que la social-démocratie, c'est fini, que l'État-providence, c'est fini. Et pour eux, le Parti québécois est à gauche, le Parti libéral est à gauche, même les lucides sont à gauche, parce qu'ils défendent une forme d'État-providence. De l'autre côté, Québec solidaire, c'est la même chose. Le Parti québécois est à droite, tout ce qui n'est pas eux est à droite. Ce n'est pas vrai. Il faut faire les nuances.

Pour ce qui est de la droite, c'est normal qu'elle s'organise. Ce que je crains, c'est qu'elle sache un jour canaliser cette dite «révolte du contribuable» qui se sent, à juste titre ou non, égorgé.

En même temps, menons le débat. Je ne pense pas que les gens soient plus égorgés qu'avant. Il faut revenir aux souvenirs de nos grands-parents. Je pense à ce que me disait ma grand-mère qui a perdu des enfants morts de froid, de faim. Il n'y a pas si longtemps, un accidenté du travail perdait son emploi le jour même où il se blessait.

Il faut vivre mieux en société. Ce qui différencie la gauche de la droite, c'est ce qu'on fait avec nos richesses. La droite a sa réponse, la gauche, elle, va prôner le partage de ces richesses, pour une meilleure justice sociale. C'est à travers ça qu'on fait avancer la société. Il faut donc faire prendre conscience de ça aux gens qui se disent égorgés.

Q : Envisagez-vous une carrière politique?

R : Moi, j'aurais le goût de faire de la politique, mais j'aurais besoin d'une plateforme qui parle vrai, qui parle à mon coeur et à mon âme. Ces temps-ci, je ne vois pas ça. J'aimerais voir des politiciens qui osent avancer des idées, quitte à se tromper et à l'admettre, mais on ne voit plus ça.

Une gauche possible

Pierre Céré

Éditions Liber, 114 p. 16 $

***1/2

Paru en août, Une gauche possible est un petit livre «audacieux», selon les dires de l'auteur. Il y détaille sa pensée pour une plus grande solidarité et un meilleur partage de la richesse. C'est ainsi qu'en quelques chapitres, l'auteur révèle ses principes et ses observations sur la société québécoise. Au-delà du discours habituel de la gauche, Pierre Céré pose des constats qui feront grincer les dents de certains de ses camarades, entre autres que le capitalisme est irrévocable et que la société a besoin de principes sécuritaires. Et que si on doit encadrer le travail policier, il faut aussi le soutenir. Le livre dit surtout que s'il existe une gauche possible, il en existe aussi une, voire plusieurs, impossible et même dangereuse. L'auteur dit l'avoir côtoyé au cours de ses voyages en Amérique latine et même dans certaines organisations populaires du Québec.