Un documentaire hallucinant présenté sur Netflix sur l'échec monumental du Fyre Fest en 2017 montre tout ce qui ne va pas dans la culture des influenceurs et l'obsession du vedettariat. Fyre, c'est l'ère du vide à son apogée.

Mis à jour le 28 janv. 2019
CHANTAL GUY LA PRESSE

En avril 2017, le Fyre Fest devait être l'événement exclusif de la décennie dans une île privée des Bahamas. Mais pour ceux qui avaient mordu à l'hameçon, la promesse du luxe et de la fête décadente s'est transformée en cauchemar, puisque derrière la façade dorée, il n'y avait que du vent, soufflé par un entrepreneur charismatique: Billy McFarland.

Comment McFarland, une sorte de loup de Wall Street de l'ère Instagram, a-t-il réussi à réunir des gens talentueux du monde du marketing, du web et de la promo pour les transformer brutalement en une bande de lemmings suicidaires sautant vers le gouffre béant qui s'ouvrait sous leurs pieds? Voilà ce que montre le documentaire Fyre: The Greatest Party That Never Happened de Chris Smith, avec des images d'archives dévastatrices (puisque ça se filme et ça se disperse sur les réseaux à longueur de journée, ces gens-là) et des entrevues dans lesquelles les employés lésés (et encore sonnés) se livrent avec beaucoup de franchise. Toute personne ayant un tant soit peu d'expérience dans l'événementiel ne peut regarder ce film sans avoir des sueurs froides, puisque c'est le récit d'une catastrophe annoncée.

Mentionnons qu'un autre documentaire sur le même sujet, Fyre Fraud de Jenner Furst et de Julia Willoughby, est diffusé sur Hulu, qui n'est malheureusement pas offert au Canada.

Le Fyre Fest, fondé par McFarland et le rappeur Ja Rule, devait être l'événement qui allait lancer une nouvelle application du même nom, promise à devenir l'«Uber du booking» de vedettes. Leur seul bon coup est le coup de départ: réunir 10 top-modèles dans l'île (un ancien fief de Pablo Escobar!) pour vendre le festival sur les réseaux sociaux. Ce qui rappelle pratiquement l'essai Les filles en série de Martine Delvaux: «Les filles en série sont mises à leur place et créent l'illusion de la perfection.» 

On promet des jets privés, des yachts, des stars, des villas, un gros show, des repas cinq étoiles conçus par les plus grands chefs, mais rien de tout cela ne va arriver. «On vend du rêve aux losers», dit un MacFarland pas mal soûl pendant le tournage de la pub.

C'est qu'on veut battre des festivals comme Coachella, qui ont mis des années à se bâtir, mais sans aucune expérience dans le domaine, en improvisant la logistique en quelques semaines, par la seule force du buzz. Et le buzz, lui, va marcher sur les réseaux sociaux en plus d'être relayé par les médias. Kendall Jenner aurait reçu 250 000 $ pour une seule publication Instagram.

De paradis à camp de réfugiés

En deux jours, le Fyre Fest affiche complet, mais rien n'attend les festivaliers. On a même changé d'île pour aller dans Great Exuma. Environ 250 influenceurs se sont fait promettre des appartements de luxe pour se retrouver sous des tentes qui étaient des restants d'aide de l'ouragan Matthew! Le Fyre Fest et ses petits dômes blancs sur la plage, avec les matelas mouillés par la pluie (parce qu'un orage se met de la partie), ressemblent plus à un camp de réfugiés qu'à un festival exclusif, ce qui, avouons-le, fera plaisir à voir aux «losers» exclus de ce monde de gosses de riches. Pris de panique, les gens qui ont déboursé une fortune pour aller là se retrouvent laissés à eux-mêmes, et ce n'est pas la solidarité qui s'installe, plutôt un instinct du chacun pour soi.

Pendant ces quelques semaines, plus la catastrophe approche, visible comme un mammouth dans la pièce, plus McFarland, gavé à l'audace et à la mégalomanie, est dans le déni, exigeant une attitude «positive» de chacun. Alors quand les festivaliers commencent à faire des commentaires négatifs sur l'organisation, on efface les critiques du site web et on continue de vendre des trucs VIP alors même qu'on sait qu'il n'y a déjà pas assez de place pour tout le monde. Dans un aveu ahurissant, le producteur Andy King raconte que, faute d'argent, on lui a demandé de faire une fellation au directeur des douanes pour libérer les cargaisons de bouteilles d'eau essentielles au site et que, désespéré, il était prêt à le faire ! Le consultant Marc Weinstein résume la personnalité de McFarland: «On se demandait si c'était un génie ou un fou: c'est un menteur.»

Pire que tout, on a exploité sans vergogne les travailleurs natifs de l'île, dont l'économie locale a été complètement entraînée dans la folie Fyre. La propriétaire d'un restaurant, Maryann Rolle, a remboursé de sa poche ses employés, 50 000 $ pour sa retraite et, dans ce documentaire, c'est la seule dont l'histoire a ému les gens, qui ont récolté plus de 100 000 $ sur GoFundMe - les réseaux sociaux peuvent aussi avoir du bon.

Après cette spectaculaire débandade, Billy McFarland, qui croulait sous les poursuites, a été condamné à six ans de prison pour fraude en octobre dernier. Ja Rule, qui affirme dans ce film que tout ça, « ce n'est pas de la fraude, mais de la fausse publicité », se débat aussi avec des poursuites, et beaucoup de célébrités qui ont participé au buzz ont offert leurs excuses ou effacé cette tache sur leurs réseaux sociaux.

Au bout du compte, on se dit que cette injonction d'aller «au bout de ses rêves» qu'on enfonce dans la tête de tous devrait être précédée d'une réflexion plus importante: ces rêves que vous pourchassez, sont-ce vraiment les vôtres?

Documentaire. Fyre. Chris Smith. Avec Billy McFarland, Jason Bell, Gabriel Bluestone. Sur Netflix.