Voilà un cerveau sur lequel le jazz doit et devra compter. La formation scientifique et l'éducation musicale de Vijay Iyer, bref cette caboche foisonnante et ces mains qui parcourent les ivoires en y dessinant les plus brillantes trajectoires, voilà qui devrait fasciner les jazzophiles ce soir même: le pianiste new-yorkais se produit en solo et en trio au 31e Festival international de jazz de Montréal.

Alain Brunet LA PRESSE

Jusqu'au second cycle universitaire, Vijay Iyer a mené deux formations de front. Celle où il a obtenu un diplôme à un haut niveau, d'ailleurs, n'est pas la musique. À 20 ans, il obtenait un premier diplôme de l'université Yale, en mathématique et physique. Il fut ensuite admis à l'Université Berkeley afin d'y faire une maîtrise en physique, après quoi il a fait un doctorat interdisciplinaire en arts et technologies.

 

«Mon éducation scientifique fait partie de moi. J'ai toujours été engagé dans ces deux aspects de ma vie depuis tout petit. Je m'y suis investi sérieusement, mais la musique l'a finalement emporté. Bien sûr, ma formation scientifique m'est encore utile; je n'ai pas peur d'utiliser des concepts mathématiques, et aussi des concepts physiques sur la résonance. Je suis loin d'être le seul, remarquez. Dans tous les styles de la musique moderne, on trouve des compositeurs qui font le rapprochement, de Steve Coleman à Elliott Carter en passant par György Sándor Ligeti.»

S'il fait preuve d'une technique remarquable, Vijay Iyer se démarque d'abord par ses idées pianistiques, pour la lumière qui jaillit de ses concepts.

«Ma principale source d'inspiration est Thelonious Monk et autres pianistes de cette zone. Duke Ellington, Andrew Hill, Randy Weston, bref ces pianistes qui ont une vision musicale plus vaste. J'ai toujours préféré ce côté de la musique à l'étalage des facultés techniques. Bien sûr, lorsque j'écoute Ahmad Jamal, McCoy Tyner ou Bud Powell, je sais qu'ils contribuent différemment et que cette contribution est colossale.»

Vijay Iyer a une connaissance profonde du jazz, de la musique classique occidentale (il a aussi étudié le violon pendant 15 ans), de la musique classique indienne et aussi des formes populaires comme le rock, le hip-hop, la pop de création. D'où cette relecture de M.I.A. dont il reprend la chanson Galang sur son dernier album en trio, Historicity. Le même album comprend des relectures de Leonard Bernstein, Andrew Hill, et Julius Hemphill... C'est dire l'étendue du spectre!

«Cela représente ma diète musicale, résume candidement l'interviewé. Il est, je crois, devenu normal d'écouter un éventail vaste et éclectique de styles musicaux. Ce n'est pas si nouveau, remarquez. Oscar Peterson a déjà repris West Side Story, John Coltrane a jazzifié My Favorite Things, thème principal du film The Sound of Music. Sur mon prochain album solo (prévu en septembre prochain), il y aura des pièces de Duke Ellington, de Steve Coleman et Leo Smith, mais aussi Human Nature de Michael Jackson.»

S'il apprécie la liberté que confère un concert solo, Vijay Iyer mise d'abord sur le trio qu'il forme avec le contrebassiste Stephan Crump et le batteur Marcus Gilmore.

«C'est mon véhicule principal depuis l'an dernier et pour l'an prochain. J'adore! Un solo représente beaucoup de travail pour moi, alors qu'un trio équivaut à respirer, même si chaque concert représente un défi. Cela étant, j'aime beaucoup la souplesse et la liberté en temps réel qu'offre le solo.»

Né à Albany, élevé à Rochester, Vijay Iyer est d'origine indienne.

«Mes parents, explique-t-il, viennent du Tamil Nadu, mais ils ont grandi ailleurs en Inde. Ils sont issus d'une société traditionnelle; ils ont eu un mariage arrangé, bien qu'ils soient éduqués, polyglottes, urbanisés. Ils sont venus aux États-Unis pour améliorer leur condition, à une époque où il y avait très peu d'Indiens dans ce pays.»

À l'instar de son grand ami, l'excellent saxophoniste Rudresh Mahantappa, le pianiste porte les deux cultures en lui. «Nous menons des projets communs, indique le pianiste. Nous nous sommes beaucoup développés ensemble, nous nous sommes influencés mutuellement. Et nous sommes les premiers Américains d'origine indienne à avoir mis les pieds dans ce paysage musical. Cela dit, nous ne misons pas prioritairement sur notre culture indienne, bien que nous puissions l'exprimer en temps et lieu.»

Le pianiste Vijay Iyer se produit ce soir, d'abord en solo, 19h, à la Chapelle Historique du Bon-Pasteur, puis en trio, 22h30, au Gesù.