Il n'est pas au Salon pour signer des dédicaces. Le seul titre de lui qu'on y retrouve est une réédition de 1990 de son premier livre. Son premier et son meilleur. Vendredi soir au Salon, un comédien ensoutané en a récité des extraits, 50 ans après sa publication.

Publié le 20 nov. 2010
Daniel Lemay CYBERPRESSE

De tous les grands anniversaires décennaux célébrés au Québec cette année, le cinquantenaire des Insolences du frère Untel nous ramène à un événement du même ordre d'importance que l'élection des Libéraux de Jean Lesage en juin 1960, la crise d'Octobre de 1970 et le référendum sur la souveraineté de 1980.

 

 

Le livre de Jean-Paul Desbiens (1927-2006), de par sa portée sociale et politique, a constitué un des premiers événements majeurs du Québec moderne, dont la première époque a pris le nom de Révolution tranquille qui a officiellement commencé en 1960, l'année de la publication des Insolences.

Dans ce livre choc - ici, pas de cliché -, le frère Pierre-Jérôme dénonçait la prépondérance du joual dans la langue parlée des Canadiens français et le caractère désuet du système d'éducation. Le «petit frère d'Alma» - il était des frères maristes - s'interrogeait aussi sur la place des religieux dans l'enseignement francophone, à une époque où il était clair que «la province de Québec» avait un sérieux retard à rattraper en la matière. Plus vastement, l'auteur soulignait, «à la hache», l'inaptitude générale d'une société archaïque.

De par son succès fulgurant, Les Insolences du frère Untel a assuré l'avenir de l'édition populaire, encore à ses balbutiements dans le Québec de 1960. Jacques Hébert et Edgard Lespérance avaient lancé les Éditions de l'Homme deux ans plus tôt avec Coffin était innocent, imprimé sur du papier journal  et vendu 1 $ à 12 000 exemplaires. Le septième titre des Éditions de l'Homme a pris une autre mesure du marché : avec 100 000 copies vendues en quatre mois, 140 000 en fin de compte, Les Insolences du frère Untel reste le plus grand bestseller de l'histoire de l'édition québécoise.

Le succès toutefois n'a pas été sans conséquences pour le frère Jérôme, vite mis au silence par Rome où la toute-puissante Sacrée Congrégation des Religieux avait reçu copie des Insolences. Un livre publié «sans les permissions requises» et «de nature à désorienter les âmes et les instituts religieux eux-mêmes», écrira le secrétaire de la Sacrée Congrégation au supérieur général des maristes, chargé de faire suivre à Alma. Où le frère Jérôme reçoit déjà des centaines de lettres, sympathiques celles-là.

Une partie de cette correspondance est contenue dans l'édition de luxe des Insolences que les Éditions de l'Homme ont fait paraître  pour le 30e anniversaire du livre, en 1990, et que la maison a remise sur le marché pour le 50e.

Merveilleux document, préfacé par Jacques Hébert (1923-2007) et annoté par l'auteur qui a ajouté aux lettres qui constituent Les Insolences - originalement publiées dans Le Devoir à partir de 1959 - celles que lui-même avait reçues et écrites. Au cardinal Paul-Émile Léger notamment, le «prince» de l'Église canadienne-française à qui le «petit frère» s'adresse «comme à un père».

Pour lui demander, d'abord, de le «dégeler», c'est-à-dire de le libérer de «l'interdit injuste» qui le privait de toute intervention publique. «Il ne s'agit pas de savoir si, dans le détail, je plairai ou non à tous les chanoines et à tous les jésuites. Il s'agit de savoir si je servirai l'Église», écrit le frère Pierre-Jérôme en réclamant «les moyens d'administrer ce capital» que représentent les 85 000 copies des Insolences déjà vendues au début de décembre 1960 (le livre avait été lancé le 6 septembre, jour de la rentrée scolaire).

Le frère veut aussi savoir si le cardinal a regardé l'émission Premier Plan du 21 novembre (1960) à la télévision de Radio-Canada où ses supérieurs (avec l'aval de l'évêque de Chicoutimi) lui avait permis d'aller pour répondre aux questions de «mademoiselle Jasmin».

Dans cette émission «historique», dont on peut voir de larges extraits sur le site archives.radio-canada.ca, Desbiens apparaît tout à fait à l'aise devant Judith Jasmin qui sait qu'elle s'adresse à un homme plein d'intelligence et d'humour. Pourquoi les gens parlent-ils si mal, demande l'intervieweuse dans son plus bel accent radio-canadien? Peut-être, répond le frère, parce que «au Canada français, le français n'est pas associé à la puissance qui est l'apanage de l'anglais».

Les Insolences du frère Untel : à lire ou à relire. Pour sa valeur historique, certes, mais aussi pour son actualité. Que dirait aujourd'hui le frère Pierre-Jérôme du système d'éducation québécois qu'il a lui-même contribué à mettre sur pied ?