Présentée à l’Arsenal art contemporain, dans Griffintown, Migrations, une exposition du sculpteur britannique Mat Chivers, s’interroge sur l’intelligence artificielle. L’artiste anglais se demande notamment si ce n’est pas la machine qui, finalement, réglera nos problèmes non résolus de développement durable et de paix dans le monde.

Éric Clément Éric Clément
La Presse

Le sculpteur, fasciné par les sciences, a exposé à la Biennale de Venise en 2011 et en 2013. C’est là que Jean-François Bélisle, actuel directeur du Musée d’art de Joliette, a découvert ses œuvres en marbre et a eu l’idée de monter un projet avec lui. L’initiative s’est concrétisée en 2017. L’artiste est alors venu en résidence au Québec.

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Jean-Francois Bélisle, directeur du Musée d’art de Joliette et cocommissaire de l’exposition Migrations, avec
Anne-Marie St-Jean Aubre

« On a eu l’idée avec la commissaire Anne-Marie St-Jean-Aubre de lui demander de venir créer des œuvres reliées à l’intelligence artificielle, dit M. Bélisle. Tout de suite, Mat a répondu que ça le passionnait, que ça faisait des années qu’il voulait travailler sur le sujet mais qu’il ne savait pas par quel bout le prendre ! » 

Jean-François Bélisle a alors mis l’artiste en contact avec le milieu montréalais de l’intelligence artificielle. Parallèlement, Mat Chivers est parti à la découverte du Québec, se rendant dans Charlevoix et au réservoir Manicouagan, là où une météorite de 5 km de diamètre a percuté la Terre il y a 214 millions d’années. Ce type d’impact génère ainsi une nouvelle formation rocheuse, l’impactite. 

L’artiste a fait un parallèle entre l’émergence de cette roche et l’intelligence artificielle qui conduira, selon lui, à l’apparition d’une nouvelle race. Actuellement, toute espèce vivante sur Terre est à base de carbone, alors que l’intelligence artificielle est à base de silicium. Par ailleurs, contrairement aux humains, l’intelligence artificielle a une conception théorique et non pratique de la vie, de l’univers ou des objets.

Mat Chivers s’est donc interrogé sur… l’impact, dans nos vies, du fait que l’intelligence artificielle a une compréhension du monde différente de la nôtre, notamment avec le toucher. D’où l’idée d’essayer de créer une intelligence artificielle capable de comprendre ce qu’est le toucher.

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Détail de l’installation principale de l’exposition Migrations, présentée par Mat Chivers à l’Arsenal

L’artiste a alors travaillé sur ce sujet avec les cofondateurs de la firme Element AI, Anne Martel et Jean-François Gagné. « À l’époque, aucune intelligence artificielle ne comprenait l’espace tridimensionnel, dit Jean-François Bélisle. Element AI s’est alors donné ce défi. » 

De cette collaboration – et grâce à l’aide d’étudiants de Concordia – est née l’œuvre principale de l’expo. Après avoir fait prélever de l’argile sur le mont Saint-Hilaire, l’artiste a demandé à 1500 participants de l’événement C2 Montréal tenu à l’Arsenal de serrer un peu de cette glaise dans leur main pour en obtenir une impression négative. 

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Détail de Migrations, l’installation principale de l’exposition présentée par Mat Chivers à l’Arsenal

Les 1500 pièces d’argile ont ensuite été scannées, et ces informations ont été fournies à l’intelligence artificielle (IA) afin qu’elle puisse créer le même genre d’objet. Avec une certaine créativité, l’IA a finalement produit (après plusieurs dizaines d’essais) le fichier numérique d’une sculpture à peu près identique à celle que l’on voit dans la salle d’expositions près des pièces d’argile.

Ce fichier sculptural aurait pu être imprimé en 3D, mais Mat Chivers voulait que l’œuvre soit totalement artificielle. Il l’a donc fait créer en impactite par un robot (de la firme Duchesne Lac-Mégantic) après être allé extraire, avec une rétrocaveuse, quelque 14 tonnes de cette roche dans Charlevoix où un autre impact de météorite s’est produit il y a 397 millions d’années. 

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Vue de l’exposition Migrations, de Mat Chivers

La création de la sculpture a été compliquée. Elle est donc en plusieurs morceaux, dont des parties en polystyrène expansé blanc qui correspondent à des erreurs, réparées toutefois avec un produit tout aussi artificiel.

L’expo comprend aussi une vidéo (Le rêve) tournée au large de Tadoussac, autour du phare du haut-fond Prince. Une œuvre de 11 min avec une voix féminine en français et une voix masculine en anglais qui semblent venir du futur. Elles racontent une expérience humaine, des catastrophes reliées à notre mauvaise gestion planétaire et comment une entité d’IA, nommée Zéro, a résolu tous nos problèmes planétaires. 

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Le rêve, 2018, Mat Chivers, installation. canal vidéo en boucle, version française et anglaise, 11 min. Collection de l’artiste.

Avec ce phare qui n’éclaire plus, symbolisant notre raison qui vacille, l’œuvre présume que l’espèce humaine perdra le contrôle de sa vie et de la Terre et sera remplacée par une entité en silicium…

PHOTO FOURNIE PAR LE MUSÉE D’ART DE JOLIETTE

Mat Chivers en train de dessiner (de la main gauche) une partie de son diptyque Where Do I End and You Begin (human brain).

Finalement, Mat Chivers expose cinq diptyques de dessins, tous créés de la même façon : le dessin de gauche a été exécuté à Montréal avec sa main droite et le dessin de droite a été réalisé en Angleterre avec sa main gauche. La symétrie des diptyques est presque parfaite, même si le trait est plus assuré avec sa main droite, puisqu’il est droitier. Seuls les dessins de son propre cerveau semblent moins identiques entre eux que les dessins d’oiseaux migrateurs. 

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Where Do I End and You Begin (human brain), 2019, Mat Chivers, diptyque, charbon sur papier, 152 cm x 123 cm (chaque). Collection de l’artiste.

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Where Do I End and You Begin (ruby-throated hummingbird), 2019, Mat Chivers, diptyque, charbon sur papier, 152 cm x 123 cm (chaque). Collection de l’artiste.

Mat Chivers utilise ces oiseaux qui font des allers-retours Sud-Nord pour symboliser notre propre migration vers cette ère post-intelligence artificielle. Une exposition qui glace donc un peu les méninges… 

Migrations, de Mat Chivers, à l’Arsenal art contemporain, jusqu’en mars 2020