Démystifier l’intelligence artificielle qui transforme notre vie. Tel est l’un des aspects de l’exposition Les nouveaux états d’être présentée au Centre d’exposition de l’Université de Montréal (UdM). Un projet qui synthétise les réflexions de cinq bioéthiciens et de cinq artistes visuels. 

Éric Clément Éric Clément
La Presse

L’intelligence artificielle est de plus en plus courante dans notre quotidien. De nombreux universitaires et praticiens se penchent sur les questions éthiques qui émergent à son propos. Dans le domaine de la santé, notamment, elle modifie sensiblement notre approche des soins, du diagnostic ou de la guérison.

Certains bioéthiciens se demandent, par exemple, si l’intelligence artificielle respecte nos valeurs et nos attentes. 

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La commissaire Aseman Sabet (deuxième à partir de la gauche) est entourée par les trois membres de l’équipe de direction scientifique à l’origine de l’exposition, Virginie Manus, Jean-Christophe Bélisle-Pipon et Nathalie Voarino.

« Les algorithmes soutiennent de plus en plus la prise de décisions des médecins, dit le bioéthicien Jean-Christophe Bélisle-Pipon, chercheur invité à Harvard et à l’UdeM. Ils créent une distance entre le professionnel et le patient, car on voit de moins en moins le patient et on se réfère de plus en plus à des données, ce qui remet des décisions cliniques dans les mains d’une autre entité. Est-ce que le médecin se sent dépossédé de son pouvoir de décision ou d’action envers son patient ? » 

Autre exemple : des établissements de santé japonais utilisent des robots sociaux, sous forme de peluches, pour briser l’isolement des aînés. « Est-on, du coup, plus enclin à ne plus aller voir grand-papa ou grand-maman au CHSLD ? La machine a-t-elle autant que le médecin la volonté de faire du bien ? Le but est donc de s’assurer que l’intelligence artificielle favorise l’essor de la population et de vérifier si elle nous donne plus de pouvoir sur notre vie ou si on perd de la capacité d’action », se demande le chercheur, qui a eu l’idée d’un projet artistique autour de l’intelligence artificielle pour pousser plus loin la réflexion éthique sur le sujet.

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Mat Chivers a créé pour l’exposition une œuvre splendide, Equal Rights (Droits égaux), combinant équilibre et moulages sculptés pour notamment symboliser le nécessaire équilibre entre nature et artifice.

Réfléchir et créer

Choisis par la commissaire Aseman Sabet, cinq artistes visuels — Grégory Chatonsky, Mat Chivers, Clément de Gaulejac, Julie Favreau et Sandra Volny — ont été jumelés à cinq bioéthiciens dans le but de créer une œuvre liée à l’intelligence artificielle. Respectivement, ces bioéthiciens sont Laurence Devillers, professeure à Paris-Sorbonne, Cansu Canca, fondateur de l’AI Ethics Lab (Boston et Istanbul), Pascale Lehoux, professeure à l’UdM, Effy Vayena, professeure à ETH Zürich, et Robert Truog, médecin et professeur à la Harvard Medical School.

Chaque binôme a réfléchi aux impacts de l’intelligence artificielle en santé puis, en l’espace de six mois, les artistes ont produit une œuvre.

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La syntaxe de la phrase choisie par Clément de Gaulejac pour illustrer sa réflexion sur l’intelligence artificielle, AI solves problems but it doesn’t have any (L’intelligence artificielle résout des problèmes mais n’en a aucun) rappelle celle d’un aphorisme.

L’illustrateur et artiste Clément de Gaulejac a sculpté une œuvre lumineuse sous forme d’énoncé. AI solves problems but it doesn’t have any (L’intelligence artificielle résout des problèmes mais n’en a aucun) est une phrase sans ponctuation. Autant une affirmation qu’une question sur ce qui distingue l’homme « destiné à souffrir » de la machine intelligente « sans bobos ». 

« C’est un clin d’œil, une invitation au public à s’engager dans une réflexion sur la problématique de l’intelligence artificielle », dit Aseman Sabet. 

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Dans This Thing, Julie Favreau aborde la notion d’inconnu qui fascine autant qu’inquiète l’être humain. Elle suggère le caractère omniprésent et pratiquement omniscient de la technologie. 

Julie Favreau, qui s’intéresse au corps, à l’érotisme et à la spiritualité, a été comblée de pouvoir réfléchir avec la spécialiste de l’intelligence artificielle Effy Vayena. « J’ai pu lui parler de ces choses proches de notre corps qui vont le changer », dit-elle. 

Du coup, elle a créé un film de trois minutes, This Thing, où l’on voit une « chose » organique flottant près d’une femme. Un objet inconnu dont on ne sait pas s’il est protecteur ou menaçant. Ce projet a tellement intéressé Julie Favreau que cette vidéo pourrait être le début d’un plus long film. 

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L’installation Passibles, de Grégory Chatonsky, provoque des questionnements sur la lutte de pouvoir entre l’homme et la machine. Qui contrôle qui ? Qui est le modèle de l’autre ?

Artiste pionnier de l’art numérique, Grégory Chatonsky et sa démarche d’imagination artificielle n’auraient pu être absents de cette expo pour laquelle il a créé une installation qui comprend des sculptures découlant d’un travail à la fois manuel et numérique. 

« Dans mon atelier, l’intelligence artificielle me fait des propositions, dit-il. Pour la partie vidéo de l’installation, j’avais filmé des scènes à Paris et je les ai passées dans un réseau récursif de neurones qui essaie de reconnaître les images et les compare à d’autres images. » 

Pour Chatonsky, l’intelligence artificielle est une chance inespérée. « Elle peut être un outil de contrôle mais peut aussi permettre de multiplier la réalité. Si on multiplie la réalité, chacun y trouvera son compte. Ceci dit, depuis 15 ou 20 ans, on accumule de la mémoire sur des internautes anonymes comme jamais alors qu’au même moment, la possibilité de la disparition de l’espèce humaine se pose. Est-ce que les deux phénomènes ne seraient pas liés ? » 

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Sandra Volny a créé l’installation sonore In-ouïe (unheard), en deux volets, qui parle d’identité et de distance, mais aussi du devenir de la médecine…

Artiste plus sonore que visuelle, Sandra Volny a créé une œuvre qui parle de cette distance entre médecin et patient qui semble grandir sous l’effet de la modernité numérique. Elle a cherché à montrer comment le son peut toucher à distance, autant émotionnellement que physiquement. En posant la main sur une surface, on ressent des mouvements reliés à l’espace sonore de la salle d’exposition. Le son provient d’un dispositif de captation placé sur des plaques suspendues au plafond. Une sensation qui s’apparente à l’empathie du corps médical, une qualité qui, a priori, n’est pas l’apanage de l’intelligence artificielle.

Jean-Christophe Bélisle-Pipon est fasciné par le résultat artistique de son projet. « Les enjeux éthiques et les particularités de l’intelligence artificielle transparaissent à travers toutes les œuvres, dit-il. Chaque artiste nous pousse dans nos retranchements sur cette question. » 

Les nouveaux états d’être, au Centre d’exposition de l’Université de Montréal, 2940, chemin de la Côte-Sainte-Catherine, local 0056. Jusqu’au 14 décembre.

Consultez la page de l’exposition : https://laboinnovation.umontreal.ca/activites/activite/news/eventDetail/Event/exposition-les-nouveaux-etats-detre/