L’exposition Coquilles de soi, actuellement présentée au Musée de la civilisation, à Québec, met en lumière le travail fascinant de l’artiste visuelle canadienne Libby Oliver, où le vêtement, matière identitaire et sociale, devient un cocon dans lequel on se cache et se dévoile tout à la fois.

Iris Gagnon-Paradis Iris Gagnon-Paradis
La Presse

Originaire de Toronto, Libby Oliver a fait de l’île de Vancouver sa maison depuis six ans ; elle y a fait son baccalauréat en arts à l’Université de Victoria. Âgée de 28 ans, elle porte un intérêt aux objets comme vecteurs d’intimité et porteurs de sens social, objets qu’elle explore dans son travail photographique et installatif.

« J’essaie de voir comment on peut comprendre les personnes à partir des objets, comment on communique socialement à travers les choses que nous possédons, qui sont à la fois significatives pour nous et dénuées de sens. »

Bref, un « paradoxe culturel » auquel personne ne peut échapper vraiment, et qu’elle met en évidence dans ses créations.

Sa démarche artistique entre ainsi dans l’intimité des gens, des amis, mais aussi des inconnus. Ainsi, un de ses projets consiste à visiter une chambre à coucher et à photographier les objets qui s’y trouvent, sans mise en scène, dénués de leur contexte et de leur histoire.

Objet d’identité

PHOTO LIBBY OLIVER, FOURNIE PAR LE MUSÉE DE LA CIVILISATION

Safia Nolin fait partie des participants au projet Coquilles de soi.

Son projet Soft Shells, actuellement exposé au Musée de la civilisation sous le nom Coquilles de soi, résonne fortement auprès des visiteurs, car il touche aux vêtements, un sujet à la fois très intime et fortement d’actualité avec tout ce qui entoure l’industrie de la fast-fashion et le gaspillage qu’elle génère.

« Je crois que [le gaspillage] est la première chose qui vient en tête lorsque les gens voient mes photos, et oui, cela fait partie de la conservation. Mais mon but n’est pas de faire en sorte que les gens se sentent mal ou de les encourager à se débarrasser de leurs vêtements ! »

Le vêtement, ici, se révèle avant tout comme objet porteur d’identité des 19 sujets pris en photo, issus de tous les horizons et dont l’âge varie de 6 jours à 89 ans. « On utilise souvent le vêtement pour essayer de comprendre quelqu’un, et c’est à travers lui qu’on communique aux autres, ce qui crée différents systèmes de catégorisation dans la société, ajoute-t-elle. C’est aussi un objet qu’on ne peut éviter ; même si une personne dit ne pas suivre la mode, elle doit quand même s’habiller. »

Coquilles de soi tente ainsi de présenter « une personne dans son entièreté », à travers ses vêtements, mais pose aussi la question de la possibilité même de cette démarche, en mettant en lumière les différents niveaux de perception qui peuvent exister par rapport à un individu.

Photographiés dans des « coquilles » composées de leurs propres vêtements, les sujets, méconnaissables, dévoilent un œil, une main, un pied, une bouche colorée. Pour arriver au résultat final, l’artiste fouille dans leur garde-robe, sélectionne des morceaux, puis vient pour ainsi dire « sculpter » les pièces choisies autour de la personne, créant autour d’elle un cocon éphémère de vêtements, organisés ici par couleur, là par texture.

PHOTO LIBBY OLIVER, FOURNIE PAR LE MUSÉE DE LA CIVILISATION

Le designer Jean-Claude Poitras a participé au projet Coquilles de soi

Un processus qui peut être éprouvant — les vêtements sont lourds, il fait chaud et il faut rester immobile durant environ 45 minutes. Certaines personnes paniquent ou expérimentent un état de grande vulnérabilité ; d’autres, au contraire, se sentent bercées, enveloppées, remarque-t-elle.

Ce fut le cas du designer Jean-Claude Poitras (qui fait aussi l’objet d’une exposition au Musée actuellement), dont elle a fait le portrait lors d’une résidence d’un mois, à Québec, où elle a aussi photographié quatre autres personnes, dont Safia Nolin.

« Je ne me suis pas senti disparaître sous tous ces habits de mon passé et de mon présent. Au contraire, je me suis senti habillé, porté et habité par le voyage de ma vie. »

Au bout du compte, l’artiste espère que l’exposition fera également réfléchir à la façon dont nous jugeons les autres en nous arrêtant à leur apparence, un sujet qui s’impose avec notamment la nouvelle loi sur la laïcité qui induit un climat de « surveillance sociale », croit-elle. « Je crois que l’exposition arrive dans un moment opportun au Québec, alors qu’on dit aux gens ce qu’ils peuvent porter ou pas, en ciblant particulièrement des minorités. Paradoxalement, on célèbre l’expression de soi, la mode et la liberté de choisir son style… Pour moi, c’est inquiétant. »

Coquilles de soi est présentée au Musée de la civilisation, à Québec, jusqu’au 15 septembre.

Consultez le site de l’exposition : https://www.mcq.org/fr/exposition?id=784034