Village Démocratie, la «pire place» que Karine Giboulo a vue dans sa vie! Elle en parle la gorge nouée. «On traiterait des animaux de cette façon, ce serait dénoncé», ajoute-t-elle. Eh bien, c'est ce qu'elle fait - dénoncer - en reconstituant, en 3D et en miniatures, ce bidonville de Port-au-Prince qu'elle a ancré aux pieds d'édifices rutilants imaginaires, symboles des pays riches. Une reconstitution dont les détails forcent l'admiration et viennent troubler notre tranquillité.

Mis à jour le 3 mars 2012
Jocelyne Lepage LA PRESSE

Karine Giboulo est une artiste dans la jeune trentaine qui se définit en toute simplicité comme bricoleuse. Une bricoleuse exceptionnelle, à vrai dire, dont la carrière prend de plus en plus d'ampleur ici et à l'étranger. Son oeuvre précédente qui mettait en scène la vie de travailleurs d'usine en Chine a été achetée moitié par le Musée des beaux-arts de Montréal, moitié par un musée américain. Un événement rare pour une «bricoleuse».

Derrière ce travail de bricolage il y en a un autre: celui de reporter photographe. Et, reliant les deux, une conscience sociale aiguë. Pour son reportage en Chine, Karine Giboulo s'était fait passer pour une femme d'affaires. Pour Village Démocratie, elle s'est rendue sur place (juste avant le tremblement de terre) et a rapporté photos et morceaux de tôle de ce bidonville dont le souvenir lui tire encore des larmes.

Nous avons fait avec elle le tour de ses installations à la maison de la culture Mercier. On y voit, installées sur des pilotis, des rangées de petites maisons en tôle dont le toit est retenu aux murs par des pneus ou des pierres, rideaux dans les portes. Une rue principale dans laquelle «s'agitent» des Haïtiens - souvent des Haïtiennes enceintes ou avec leurs petits - surpris dans leurs activités quotidiennes. Un homme fait cuire un poulet, une femme porte un panier de bouteilles d'eau sur sa tête, un enfant dans son t-shirt Superman joue avec un chien, des petites filles paradent en robe rose, les nattes soigneusement tressées, un gamin porte une casquette des Expos sur la tête... Il y a là peut-être 200 figurines en argile polymère ayant chacune une personnalité définie. La longue avenue de terre mène vers un centre où se retrouvent les commerçants du coin et le dépotoir. Vendeurs de sodas, coiffeurs, prostituées, loueurs de temps d'antenne télé... Une vie de village reconstituée parmi les cases, les petits cochons et les détritus.

«C'est bien pire que ça là-bas, dit Karine Giboulo. Mais je ne voulais pas faire misérabiliste. Derrière cette misère, il y a un désir de vivre.»

Au bout de l'installation, un immeuble en verre miroir sur le toit duquel des hommes d'affaires jouent au golf. Sur la devanture de l'édifice les indices boursiers défilent en scintillant.

Devant la deuxième partie de l'installation où des touristes sous la forme de marmottes mènent une vie d'hôtel, Karine Giboulo explique. «C'est moi. Quand je revenais à l'hôtel après une journée dans le bidonville où j'avais vu des gens passer leur temps à essayer de trouver de l'eau potable, je plongeais dans la piscine. Et j'étais mal à l'aise. Honteuse. Ça n'a pas de bon sens!» Pour l'artiste, la Terre est de plus en plus un village planétaire avec tous ces moyens de communication que nous avons, toutes ces facilités de voyager. Ces gens dans la misère sont nos voisins... mais en même temps tellement étrangers. Dans une autre tour dominée par un restaurant circulaire, ce sont des ours qui sont à table. De gros ours cochons, si l'on peut s'exprimer ainsi.

Le travail de Karine Giboulo est facilement accessible à tous. L'artiste nous ébouit par son savoir-faire, nous fascine par l'abondance des détails souvent amusants, et nous bouleverse en mettant en scène une réalité que l'on préfère ignorer.

Après avoir été présentée à la maison de la culture Mercier, dans l'est de Montréal, l'exposition Village Démocratie déménagera en avril à la galerie Circa, dans l'édifice Belgo près de la Place des festivals.

Karine Giboulo, Village Démocratie, jusqu'au 1er avril, maison de la culture Mercier, 8105, rue Hochelaga. Ouvert mardi et mercredi, de 13h à 20h; jeudi au dimanche, de 13h à 17h.