Sans cette satanée pandémie, ils n’auraient jamais exploré de nouvelles voies et réalisé ces projets audacieux. Voici les témoignages du danseur Dany Desjardins, de la régisseuse Clémence Lavigne et de l’auteur Daniel Brouillette.

Publié le 12 mars

Dany Desjardins : rester en mouvement

Iris Gagnon-Paradis
Iris Gagnon-Paradis La Presse

Les danseurs ont connu – et c’est un euphémisme – une longue période de disette depuis mars 2020. À l’heure où les arts de la scène commencent à se relever, La Presse a discuté avec l’interprète Dany Desjardins, pour qui la pandémie a été l’occasion d’explorer de nouvelles facettes de sa créativité.

Si vous suivez un tant soit peu la danse contemporaine québécoise, vous avez sans doute pu apprécier le travail de Dany Desjardins sur scène. Le charismatique interprète a dansé pour à peu près tous les chorégraphes et toutes les compagnies d’ici : Marie Chouinard, Dave St-Pierre, PPS Danse, Virginie Brunelle, Catherine Gaudet, Frédérick Gravel. Il a aussi plusieurs créations chorégraphiques à son actif (POW WOW, Winnin’, On air…).

Étonnamment, c’est par les arts visuels – il a obtenu un diplôme d’études collégiales (DEC) au cégep d’Alma à la fin des années 1990 – que Dany Desjardins est arrivé à la danse. « Au cours de mes études, je suis devenu très intéressé par l’art numérique, la performance. Je dansais aussi de façon autodidacte. De fil en aiguille, le live, le contact avec les spectateurs m’ont parlé davantage… Et j’ai passé les 15 années suivantes à danser », raconte-t-il.

Mais le dessin est toujours demeuré présent dans la vie de l’interprète, qui affectionne particulièrement la bande dessinée. À l’époque des Cabaret Gravel, où le chorégraphe Frédérick Gravel invitait différents artistes sur scène, Dany Desjardins avait commencé à créer de courtes bandes dessinées qui présentaient les artistes, que les invités pouvaient lire avant le début du spectacle. Il a aussi collaboré avec d’autres chorégraphes en intégrant ses croquis et dessins dans des livres de création.

En mars 2020, alors que la COVID-19 n’était encore qu'un virus qui nous semblait peu préoccupant, Dany Desjardins part en tournée européenne avec la compagnie DLD Danse, dont Frédérick Gravel est désormais le directeur artistique, pour présenter la pièce Some Hope for the Bastards. Le premier arrêt est à Aarhus, au Danemark. Mais les choses sont loin de se passer comme prévu. De cette aventure, Dany Desjardins a tiré une BD tragico-comique qui relate les évènements.

  • Cette bande dessinée signée Dany Desjardins raconte les évènements qu’a vécus la troupe en Europe en mars 2020.

    IMAGE FOURNIE PAR DANY DESJARDINS

    Cette bande dessinée signée Dany Desjardins raconte les évènements qu’a vécus la troupe en Europe en mars 2020.

  • Cette bande dessinée signée Dany Desjardins raconte les évènements qu’a vécus la troupe en Europe en mars 2020.

    IMAGE FOURNIE PAR DANY DESJARDINS

    Cette bande dessinée signée Dany Desjardins raconte les évènements qu’a vécus la troupe en Europe en mars 2020.

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Lisez notre entrevue avec Frédérick Gravel à ce sujet

Comme il avait du temps, il a ensuite créé, à la demande de DLD Danse, un personnage qu’il a appelé M. Mme. La compagnie a diffusé ses plaquettes dans ses infolettres et réseaux sociaux. « J’ai voulu créer un personnage ludique et un brin naïf qui représente un peu tous les enjeux sociaux avec lesquels on doit composer en ce moment dans les arts vivants : les genres, l’âgisme, la situation sanitaire… C’est vraiment un personnage qui est né de la crise. »

  • Le personnage de M. Mme est né de la crise sanitaire.

    IMAGE FOURNIE PAR DANY DESJARDINS

    Le personnage de M. Mme est né de la crise sanitaire.

  • Le personnage de M. Mme est né de la crise sanitaire.

    IMAGE FOURNIE PAR DANY DESJARDINS

    Le personnage de M. Mme est né de la crise sanitaire.

  • Le personnage de M. Mme est né de la crise sanitaire.

    IMAGE FOURNIE PAR DANY DESJARDINS

    Le personnage de M. Mme est né de la crise sanitaire.

  • Le personnage de M. Mme est né de la crise sanitaire.

    IMAGE FOURNIE PAR DANY DESJARDINS

    Le personnage de M. Mme est né de la crise sanitaire.

  • Le personnage de M. Mme est né de la crise sanitaire.

    IMAGE FOURNIE PAR DANY DESJARDINS

    Le personnage de M. Mme est né de la crise sanitaire.

  • Le personnage de M. Mme est né de la crise sanitaire.

    IMAGE FOURNIE PAR DANY DESJARDINS

    Le personnage de M. Mme est né de la crise sanitaire.

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Retourner à ses anciennes passions

Est-ce l’arrêt des spectacles en salle, le temps consacré au dessin, l’oisiveté induite par le confinement ? Toujours est-il que Dany Desjardins en a eu un jour assez. Il a décidé de s’inscrire à un programme intensif d’un an, une attestation d’études collégiales (AEC) en conception de jeux vidéo, qu’il a commencée en juillet dernier.

« Je n’avais pas l’intention de retourner aux études, mais après quelques mois à ne rien faire, j’ai réalisé que je n’avais pas fini d’apprendre, j’ai eu envie de retourner à mes anciennes passions. Ceux qui me connaissent ne sont pas surpris. De l’animation, j’ai toujours voulu en faire, avec les jeux vidéo, c’était pour moi un amalgame parfait. »

C’est quand même un bel exercice d’humilité de sortir de ses vieilles chaussettes et d’aller faire quelque chose que je ne sais pas du tout faire.

Dany Desjardins

S’il n’a pas fait une croix définitive sur la danse et la scène, il a préféré suivre cette voie. « Je trouve ça très honorable de voir tous mes collègues qui continuaient à espérer pouvoir présenter leur spectacle ne serait-ce que quelques fois, à faire des demandes de subvention… Moi, j’ai pris la décision de faire une pause pendant ces temps difficiles, d’aller vers quelque chose qui allait me stimuler. »

Et la suite des choses ? L’artiste se laisse le temps de voir comment ses nouvelles connaissances pourront peut-être l’amener ailleurs. « Je commence à voir des possibilités : travailler à la maison en animation, faire des contrats en danse, bref, un métier un peu hybride. Durant la pandémie, il y en a qui ont fait des spectacles en ligne, dans les CHSLD, des cours vidéo de danse… C’est un peu ma façon à moi de me réinventer. »

Clémence Lavigne : quand les études chassent la déprime

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

Clémence Lavigne, assistante à la mise en scène et régisseuse

Véronique Larocque
Véronique Larocque La Presse

Entre les fermetures complètes des salles de spectacle et les réouvertures temporaires (limitées), bon nombre d’artisans du monde culturel ont eu l’impression que le gouvernement a joué au yoyo avec leur vie au cours des deux dernières années. À travers ces pauses forcées répétées, Clémence Lavigne, assistante à la mise en scène et régisseuse, a choisi de tirer du bon de cette tempête en retournant aux études… deux fois plutôt qu’une.

« À un moment donné, je me suis dit que je pourrais facilement tomber en grosse dépression », se souvient Clémence Lavigne lorsqu’on lui demande comment elle a vécu les premiers mois de la pandémie. « On ne voyait plus personne, on ne faisait plus rien. Je ne travaillais plus, je n’avais plus d’argent. Finalement, je me suis prise en main et j’ai fait plein de trucs que je n’aurais pas nécessairement faits autrement. »

En mars 2020, les astres semblaient bien mal alignés pour elle. Celle qui œuvre depuis une quinzaine d’années dans le monde des arts de la scène revenait d’une tournée d’un an. Alors qu’elle recontactait des gens du milieu avec qui elle avait travaillé auparavant pour leur proposer ses services, tout s’est arrêté. « Ça m’a stressée beaucoup, avoue-t-elle. Je ne savais pas ce qui allait arriver de mon métier. […] De là est venue l’idée de me réorienter. »

Son choix s’est d’abord arrêté sur la massothérapie, domaine dans lequel elle a suivi une formation au printemps 2020.

Si elle s’est aperçue qu’elle n’en ferait pas une carrière, elle constate tout de même que ses cours lui ont apporté de nombreux bienfaits. « J’ai trouvé que cette formation-là m’a aidée à faire beaucoup de chemin sur moi-même, sur ce que je voulais, que ce soit sur le plan professionnel ou personnel. »

« Je suis quelqu’un qui fait quand même beaucoup d’anxiété, poursuit-elle. Parler du stress dans les cours avait quelque chose de calmant. »

Amoureuse de son métier

La reprise des activités culturelles à l’été 2020 lui a confirmé une chose : les arts, c’est son domaine.

Je ne suis pas prête à abandonner ça complètement. Avec la pandémie, il y a beaucoup de gens qui ont fait des changements de carrière. Tant mieux si c’est ce qu’ils souhaitaient, mais moi, je ne suis pas rendue là. […] Je trouve que c’est un beau métier. C’est super stimulant. J’adore les arts.

Clémence Lavigne

Cet amour, elle l’a ressenti encore plus fort au mois de février dernier. Celeste du Cirque Éloize, projet sur lequel elle travaille depuis l’automne, était enfin présenté après l’intermède forcé par la fermeture des salles de spectacle en décembre.

« C’était vraiment excitant. Je pense que toute l’équipe était vraiment contente. Ça n’a pas été facile avec les arrêts. […] De revenir sur le terrain, ça m’a vraiment beaucoup plu », confie-t-elle, tout sourire.

Retour à l’université

Ce n’est toutefois pas le seul projet que Clémence Lavigne mène de front. Celle qui a aimé son retour sur les bancs d’école au printemps 2020 a choisi de s’inscrire à l’université cet hiver. Elle poursuit des études en gestion philanthropique à l’Université de Montréal, un certificat qui, croit-elle, pourrait lui permettre de relever de nouveaux défis au sein d’entreprises culturelles. « Je trouve que ce serait une suite logique à mon parcours. »

« Ça va me servir professionnellement dans un avenir peut-être un peu plus lointain que rapproché […], mais il y a quelque chose de motivant de me dire que ça peut me permettre d’aller plus loin. »

Daniel Brouillette : des salles de classe au web

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE

Daniel Brouillette est notamment l’auteur de la série Bine et du guide pour adolescents La masturbation ne rend pas sourd !.

Véronique Larocque
Véronique Larocque La Presse

Daniel Brouillette adore donner des conférences devant des élèves. L’auteur de la populaire série Bine visite près d’une centaine d’écoles par année. Leur fermeture en mars 2020 l’a poussé à faire quelque chose qu’il n’avait jamais envisagé auparavant : créer une plateforme web éducative. Aujourd’hui, plus de 1000 classes y sont abonnées.

« La plateforme web, c’est la réponse à une semaine d’anxiété dans mon lit à me demander ce qui allait se passer avec moi quand la pandémie a éclaté », résume Daniel Brouillette.

En sept jours, l’auteur-conférencier a perdu 30 contrats. « Je capotais », confie celui qui estime que 70 % de ses revenus proviennent des ateliers donnés dans les écoles.

Qu’allait-il faire pour compenser ses pertes ? Écrire plus de livres ? Cette solution n’était pas viable financièrement, selon l’auteur. « Tu écris le roman, mais tu commences à être payé de six mois à un an après la sortie du livre en magasin. Même si je m’étais dit “Ce n’est pas grave, je vais écrire”, je n’aurais pas été plus payé. »

Puis, une idée a germé, inspirée des cours en ligne offerts par le gym où sa conjointe travaille. « Je pourrais aller dans les écoles, mais en étant chez moi », a-t-il pensé.

Montage 101

Les semaines qui ont suivi ont été très occupées. L’auteur de l’annuel Mon gros livre épais a appris les rudiments du montage… grâce à YouTube. « Tu peux tout y apprendre, note Daniel Brouillette. J’ai commencé à essayer des choses. Quand je me trompais, je faisais “commande z” et je recommençais. »

À ce jour, il a créé plus de 800 capsules. Certaines présentent des mots de vocabulaire compliqués, des dictées ou des règles de grammaire, le tout sur un ton humoristique. D’autres proposent un jeu de calcul mental ou parlent de puberté et de sexualité (Daniel Brouillette a écrit le guide pour adolescents La masturbation ne rend pas sourd ! et est le coauteur de Clitoris n’est pas le nom d’une planète !).

« J’ai travaillé là-dessus pendant tout l’été. Je n’ai pris que deux jours de congé », confie-t-il.

À la rentrée scolaire 2020, la plateforme était prête. Il ne manquait qu’une chose : des abonnés.

Ça a pris quelques semaines, et finalement, ça a explosé.

Daniel Brouillette

À ce sujet, Daniel Brouillette remercie sa première abonnée qui a écrit des avis positifs au sujet de la plateforme sur différents groupes d’enseignants sur les réseaux sociaux.

Plus de 1000 classes sont aujourd’hui abonnées à sa plateforme.

Rentable à long terme

Bien qu’il y ait consacré énormément de temps depuis avril 2020, il estime que cette aventure sera rentable avec les années. « Pour moi, ma plateforme, c’était un gros projet sur deux ans. […] Je dirais que 98 % de mon site va être complètement bâti [d’ici peu]. » Par la suite, l’auteur prévoit refaire certains montages et ajouter quelques « petites capsules ici et là », mais il aura à y mettre beaucoup moins d’heures. « La plateforme va vivre d’elle-même. »

« À long terme, c’est un excellent investissement », ajoute-t-il.

Un auteur très demandé

Ce passage sur le web a aussi eu des répercussions positives sur ses visites dans les écoles, qu’il a recommencées dès qu’il a pu le faire.

« Ce qui est fou, c’est que cette année, j’ai eu une demande record de visites dans les écoles. Puisque ma plateforme est super populaire, les profs veulent que j’aille dans leur classe. J’ai eu quelque 250 demandes en un mois. Habituellement, j’ai 130 demandes en un an. […] J’ai refusé au-dessus de 100 profs. C’est plate, mais c’est un heureux problème. »

Il a même donné une conférence virtuelle au Yukon, à la demande d’une école qui l’a découvert grâce à sa plateforme.

Bien que, comme tout le monde, il aurait préféré ne pas vivre de pandémie, Daniel Brouillette admet que les deux dernières années l’ont propulsé dans un projet stimulant. « S’il n’y avait pas eu la pandémie, je n’aurais jamais fait ma plateforme. Je pense que je serais passé à côté de quelque chose de vraiment le fun. »