Image animée de porteurs funéraires qui dansent, « Bonne chance pour la suite », émoticône de tête de mort : voilà le genre de félicitations que reçoivent des artistes fraîchement vaccinés contre la COVID-19.

Charles-Éric Blais-Poulin Charles-Éric Blais-Poulin
La Presse

Si les doses de vaccin de Pfizer et de Moderna protègent contre le coronavirus, elles ne peuvent rien contre les trolls, les complotistes et autres semeurs de haine sur les réseaux sociaux.

Les personnalités publiques qui annoncent sur Facebook ou Twitter avoir été vaccinées font souvent face à un tsunami de commentaires hostiles. Parlez-en à Guy A. Lepage, cible de prédilection des attaques anonymes et des pamphlétaires patentés.

Son tweet était minimaliste : un simple « Vacciné. » Suivi d’une émoticône de seringue. C’était assez pour déclencher une vague de « Je m’en criss », d’insultes et de prédictions funestes.

CAPTURE D’ÉCRAN DU COMPTE TWITTER DE GUY A. LEPAGE

L’animateur de 60 ans, dont l’âge l’autorisait à retrousser sa manche à Montréal, souligne avoir publié son message pour deux raisons. Primo, encourager la vaccination auprès de ceux qui le suivent et qui l’aiment bien. Deuzio, nettoyer les indésirables de son compte Twitter.

J’ai fait exprès. C’était mon piège à cons. Au lieu d’aller lire pendant je-ne-sais-pas-combien-d’heures qui sont les épais qui me suivent, je me suis dit : “Je vais pouvoir en cleaner 200 d’un coup.” J’avais juste à les flusher. J’étais bien content.

Guy A. Lepage

En s’affichant sur Twitter, l’auteur-compositeur Stéphane Venne s’attendait lui aussi à goûter à la médecine des « hommes des tavernes », comme il les décrit.

CAPTURE D’ÉCRAN DU COMPTE TWITTER DE STÉPHANE VENNE

« Viens d’aller me faire vacciner Covid. À Boucherville. Rarement vu qqchose d’aussi bien organisé. On sait faire », a-t-il doucement déposé sur Twitter. Mais contrairement au refrain que chantait Isabelle Pierre, le temps n’est pas si bon sur l’internet. Le parolier a certes généré des commentaires encourageants, mais aussi un flot de fiel et de prophéties lugubres.

« Oui c est vrai que les arrangement funéraire c’est toujour bien organisé [sic] », a répondu un utilisateur caché derrière un avatar. Entre autres réactions : « Il tete lego pour une subvention [sic] », « RIP », « Et t’as reçu ton $$$$$$. Bizarre, c’est le même message pour tous les artistes. »

« C’est évident que le débat est devenu très difficile, mais je trouve que c’est important de ne pas lâcher l’espèce de prédication logique », dit M. Venne, âgé de 79 ans. « Il y a trop de choses irrationnelles dans le paysage. Il faut tout le temps rappeler : “2 et 2 font 4, 2 et 2 font 4, 2 et 2 font 4.” Le problème, c’est qu’il y a beaucoup de monde qui parle en même temps et qui croit que 2 et 2 font 22. »

Des nouvelles sur la vaccination de Gilles Vigneault et de Janette Bertrand ont elles aussi généré un lot de réactions choquées ou alarmistes sur les réseaux sociaux.

« Veuillez aller chier svp »

L’animateur et comédien André Robitaille n’est ni une figure controversée ni un agitateur. Il pèse ses mots avant de peser sur « Enter ». Lorsqu’il s’est réjoui de la suspension du conspirationniste Alexis Cossette-Trudel sur Twitter, il s’attendait à un ressac. Or, jamais il n’aurait imaginé qu’un simple « coucou » à sa mère de 92 ans après qu’elle eut été vaccinée allait provoquer une réaction aussi vive.

CAPTURE D’ÉCRAN DU COMPTE D’ANDRÉ ROBITAILLE

« Aussitôt que c’est un peu politisé – alors qu’un commentaire sur ma maman, ce n’est pas très politisé –, ça réagit très fort », dit l’animateur des Enfants de la télé. « Dans ce cas-là, je ne le voyais pas venir du tout. C’était un tweet un peu romantique, un peu “printemps”, un peu “niaiseux”. J’aurais pu garder ça pour moi, mais c’était spontané : ma sœur venait de m’appeler pour me dire que ma mère avait été vaccinée. »

« J’espère que son testament est fait », a notamment écrit un internaute antivaccin. « Est-ce que le caillot de sang se forme ? », a renchéri un autre.

« Veuillez aller chier svp », a asséné André Robitaille sur Twitter en guise de réponse. « Si tu savais comme je ne le regrette pas. Je me félicite d’avoir pris ces mots-là et de les avoir relus 10 fois avant de peser sur le bouton. Ça ferait un bon titre pour ton article, non ? » Plutôt un intertitre, tiens…

Donner l’exemple

Au début du mois de janvier, quelque 200 artistes français, dont Daniel Auteuil, Julie Gayet et Grand Corps Malade, se sont engagés à se faire vacciner pour montrer l’exemple.

Dans le même ordre d’idée, Stéphane Venne souligne avoir fait part de sa vaccination en partie pour provoquer un effet de mimétisme.

Cela dit, Guy A. Lepage ne croit pas qu’il incombe aux artistes de brandir le poing, seringue en main, sur toutes les tribunes. « Je pense que c’est une responsabilité de citoyen d’aller se faire vacciner et non une responsabilité des artistes de dire qu’ils se sont fait vacciner. »

Est-ce que la notoriété des personnalités culturelles peut injecter de l’intérêt dans la campagne de vaccination ? Certainement, dit Jean-Sébastien Giroux, vice-président et associé à l’agence de marketing de contenu Substance.

Il cite l’exemple du roi du rock’n’roll Elvis Presley, qui a largement contribué à la lutte contre la polio grâce à une petite piqûre en marge du Ed Sullivan Show, en 1956.

PHOTO ARCHIVES DE LA VILLE DE NEW YORK NYC

Elvis Presley reçoit son vaccin contre la polio en marge du Ed Sullivan Show, en 1956

Dans les mois précédents, un incident avec des doses de la société pharmaceutique Cutter avait miné la confiance des Américains, particulièrement celle des adolescents, envers le vaccin. « Avec une seule photo, il avait réussi à renverser la vapeur et à contrecarrer l’hésitation vaccinale, note M. Giroux. Plus de 60 ans après, on est dans une situation similaire. »

Les artistes peuvent mettre à profit leur rôle de leader d’opinion pour faire partager un message qui ne passe pas tout à fait dans une frange de la population qui ne fait confiance ni au gouvernement, ni à la science et encore moins aux sociétés pharmaceutiques.

Jean-Sébastien Giroux, vice-président et associé à l’agence de marketing de contenu Substance

Les personnalités aimées et suivies en masse sur Twitter et Facebook ont un « effet multiplicateur », précise-t-il. Et les messages haineux ou les insultes ne reflètent en rien la portée positive de leurs publications. Guy A. Lepage soutient, par exemple, que « quatre ou cinq fois » plus d’internautes respectueux que de trublions ont réagi à son tweet, sans compter qu’il a récolté près de 2000 « J’aime ».

« C’est un petit pourcentage qui fait beaucoup de bruit, ajoute André Robitaille. Et il y a une certaine solidarité que je m’explique mal. On dirait que ce sont 3 personnes dans un sous-sol et qui deviennent 200 en l’espace d’un clic. »

Après les effets indésirables provoqués par son tweet, hésitera-t-il à rendre publique sa propre vaccination, lorsque sa tranche d’âge sera conviée dans les cliniques ? « Non », dit-il avant un court silence. « Je vais le faire pour ma fille au cégep qui veut continuer d’aller étudier, pour ma mère et son entourage qui sont vieux, pour mes chums qui sont profs, pour les employés qui travaillent dans les hôpitaux, bien avant de le faire pour moi. Je viens à peu près de dire ce que je vais écrire sous la photo. C’est ça que ces trolls-là doivent comprendre : “Ferme ta gueule et pense aux autres.” »

Faire une place aux débats

Les intervenants interrogés par La Presse disent être ouverts, voire favorables, aux interrogations légitimes sur la campagne de vaccination. « Les gens qui se questionnent sur les méthodes qu’emploie le gouvernement, qui changent de jour en jour, en mode essai-erreur, les gens qui se posent des questions : “Est-ce que c’est dangereux ?”, je les comprends, dit Guy A. Lepage. Quand nos enfants se font vacciner, on se pose des questions. Je n’ai pas de problème avec ça. » L’animateur de Tout le monde en parle dit par contre n’avoir aucune patience pour les internautes qui remettent en question la science. « Ceux-là, je les méprise. On serait tous morts du scorbut si la science n’existait pas. » Jean-Sébastien Giroux, spécialiste des réseaux sociaux, juge important que les artistes fassent ainsi une place aux discussions et aux dissensions lorsqu’ils publient sur le vaccin. « Le conseil que je donnerais aux personnalités publiques qui osent publier un message provaccin, c’est de le faire avec doigté, transparence et humanité. » Ils pourraient, par exemple, détailler leur propres a priori et dresser leur bilan personnel des pour et des contre.