Un ami partage sur Facebook un contenu douteux. Un proche relaie sur les réseaux sociaux une image étonnante, d’une source obscure. On like sur Twitter une vidéo trop incroyable pour être vraie. On y a tous (ou presque) succombé, d’une manière ou d’une autre. Malgré notre bonne foi, malgré notre esprit critique aiguisé.

Marc Cassivi Marc Cassivi
La Presse

Nous ne sommes pas tous égaux devant la technologie. Nous sommes tous le cancre technologique de quelqu’un d’autre (le plus souvent nos enfants !). Combien de fois me suis-je dit que j’aurais pu être dupé facilement par une stratégie d’hameçonnage informatique… en imaginant mes parents, impuissants devant la sophistication galopante des crimes technologiques ?

Faire la part entre ce qui est vrai et ce qui est faux est devenu de plus en plus difficile. Sans le moindre effort, un adolescent de 12 ans peut manipuler des images, et pas seulement avec des filtres sur Snapchat ou dans des vidéos ironiques sur TikTok. Le progrès de la technologie est tel que bientôt – d’ici deux ou trois ans, estiment les spécialistes –, on ne pourra plus se fier à ce que l’on perçoit pour distinguer le vrai du faux. « Je l’ai vue de mes propres yeux » n’arrivera plus à nous convaincre de l’authenticité d’une vidéo.

PHOTO LA PRESSE CANADIENNE

L’hypertrucage (le fameux deepfake) est en voie de transformer notre rapport à l’image, et notre rapport de confiance à l’image.

L’hypertrucage (le fameux deepfake) est en voie de transformer notre rapport à l’image, et notre rapport de confiance à l’image. 

Grâce aux technologies d’intelligence artificielle qui permettent, par exemple, de remplacer un visage par un autre dans une vidéo, on peut carrément faire dire à quelqu’un une chose qu’il n’a jamais dite.

Ce Photoshop survitaminé produit des résultats confondants, comme de remplacer le visage de Jack Nicholson par celui de Jim Carey dans le film The Shining, ou celui de Tom Hanks par celui de Keanu Reeves dans Forrest Gump. Quelqu’un s’est amusé à transformer le comédien Bill Hader en Tom Cruise et en Arnold Schwarzenegger alors qu’il racontait des anecdotes sur eux dans un talk-show américain. Plus près de nous, l’agence Sid Lee a réalisé récemment une pub de Loto-Québec qui, grâce à un hypertrucage, a rajeuni le journaliste Bernard Derome de 50 ans.

Il y a bien sûr un danger à la banalisation de cette pratique. Les possibilités de canulars reposant sur ces images altérées sont infinies. Aussi, les craintes réelles de dérapages et d’utilisation à mauvais escient de ces fausses vidéos pour fins de désinformation sont amplement justifiées.

Il y a deux ans, le média Buzzfeed a créé une fausse vidéo, devenue virale, où l’ex-président américain Barack Obama insulte son successeur, Donald Trump, par le truchement de la bouche et de la voix du comédien et cinéaste Jordan Peele (Get Out). Le clip voulait démontrer les dangers inhérents à une telle technologie et l’importance de faire confiance à des sources d’information crédibles. 

À la même époque, l’entreprise de démarrage montréalaise Lyrebird a aussi créé une vidéo altérée de Barack Obama afin de promouvoir un logiciel permettant à des gens de retrouver l’usage de la voix (à partir d’une seule minute d’enregistrement).

Facebook, accusé d’avoir fait circuler quantité de fausses nouvelles lors de la dernière élection présidentielle américaine, a banni le mois dernier les hypertrucages créés par des logiciels d’intelligence artificielle (mais pas les vidéos satiriques ou réalisées sans ce type de technologie). YouTube a aussi interdit, la semaine dernière, les hypertrucages « créés avec une intention malveillante ».

Selon les spécialistes, cela n’empêchera pas la prolifération de ce type de contenus. Au contraire, certains « cracks » d’informatique risquent d’être encore plus motivés à contourner les règles des géants du web.

L’hypertrucage a fait son apparition en 2017, en transposant des visages de vedettes hollywoodiennes à ceux d’actrices de vidéos pornographiques (essentiellement). Le phénomène a connu un véritable essor sur les réseaux sociaux, en particulier sur Facebook, dans la dernière année. La technologie se développe de manière exponentielle. Les trucages sont de plus en plus convaincants… et de plus en plus inquiétants.

Le commun des mortels n’y verra bientôt que du feu. C’est extrêmement préoccupant. Heureusement que les spécialistes en intelligence artificielle développent en parallèle des technologies tout aussi sophistiquées pour détecter les hypertrucages. Mais pour les gens versés en la matière, c’est devenu presque un jeu d’enfants de duper son prochain. Certains se sont même laissés convaincre par une voix ou un visage qu’ils croyaient reconnaître (en raison de manipulations d’enregistrements) de faire des virements bancaires.

L’usage malveillant que l’on peut faire de ces technologies et algorithmes fait évidemment craindre pour la santé de nos démocraties. 

Si des pirates informatiques étrangers peuvent influencer des élections américaines, rien ne les empêche de provoquer des tensions sociales, ethniques ou religieuses afin d’affaiblir d’autres nations et d’en profiter, notamment d’un point de vue économique.

L’effet le plus insidieux de l’hypertrucage est de faire douter de tout. On ne fait plus confiance à rien ni à personne. Et chacun peut nier la réalité. Donald Trump, par exemple, a laissé entendre que l’enregistrement de la conversation où il avait déclaré son fameux « Grab them by the pussy » avait été fabriqué de toutes pièces.

Si tout peut être faux, qu’est-ce qui est vrai ? Et comment en être sûr ? Comment éviter la prolifération des théories du complot ? Et comment éviter qu’un climat de suspicion s’installe, que le cynisme remplace l’esprit critique et qu’un désengagement civique s’ensuive ? On a vu, dans l’histoire, les effets d’une telle propagande. Pendant les génocides arméniens et rwandais, par exemple, on a fait passer des actes barbares pour de fausses nouvelles ou on a inventé des incidents qui n’avaient pas eu lieu. Pour agiter, pour diviser et pour mieux régner.

Il ne faut pas sombrer dans la paranoïa ! Mais il ne faut pas croire non plus que seuls les crédules tombent dans le panneau. Les sceptiques seront confondus, comme l’anticipait le Capitaine Bonhomme. D’où l’importance de rester vigilant et de ne pas partager sur les réseaux sociaux des contenus dont on doute de l’authenticité. Si c’est trop beau ou trop ridicule pour être vrai, c’est peut-être parce que c’est faux…

L’hypertrucage peut tromper même le plus consciencieux des observateurs. Surtout qu’il a été prouvé qu’il est plus difficile de distinguer le vrai du faux lorsqu’une information confirme un préjugé, conscient ou inconscient. On veut croire que c’est vrai, et on sera difficilement convaincu du contraire, même avec des preuves à l’appui. L’esprit critique prend soudainement le large lorsque l’on veut nourrir, chez des gens en proie à la xénophobie, des craintes irrationnelles sur une invasion islamiste imminente des sociétés occidentales. Ça fonctionne. Un de vos « amis » a partagé cette théorie du complot sur Facebook…