Qu’est-ce que ça fait, deux filles qui couvrent la littérature depuis 20 ans ? Ça se pince encore à l’idée de gagner leur vie à lire des livres, même si c’est du boulot sept jours sur sept.

Chantal Guy Chantal Guy
La Presse

« Quel privilège ! me lance Marie-Louise Arsenault, qui a entamé cet automne sa 10e année à la barre de l’émission Plus on est de fous, plus on lit. Je trouve que lire, c’est un travail perpétuel d’introspection, on est toujours en train de se poser des questions sur ce qu’on est en train de lire, ce que ça fait en nous. C’est comme une psychanalyse permanente. Tu ne trouves pas que c’est comme si on était tout le temps au doctorat ? »

Je suis bien d’accord. Ça fait des années que je me sens en éternelle fin de session, ce qui est à la fois exigeant et excitant. Mais nos métiers sont différents. Alors que je suis dans la solitude de l’écriture, Marie-Louise Arsenault anime deux heures par jour, cinq jours par semaine, ce qui est actuellement la seule émission consacrée à la littérature, bien peu présente à la radio ou à la télé, en plus d’animer Dans les médias à Télé-Québec. Mais Marie-Louise Arsenault est associée à la littérature depuis plus longtemps que sa quotidienne, car la seule entrevue que j’ai faite avec elle en 20 ans était précisément pour la défunte émission télévisée Jamais sans mon livre.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

Depuis 10 ans, Marie-Louise Arsenault anime la quotidienne Plus on est de fous, plus on lit.

J’ai été invitée quelques fois à Plus on est de fous, plus on lit, ce qui permet de voir Marie-Louise Arsenault en action. Entourée d’une solide équipe qui chouchoute ses invités, elle est hyper concentrée pendant deux heures, avec sa pile de notes, et l’un de ses traits distinctifs est son lancer de la main quand il est temps de faire jouer une pièce musicale. Marie-Louise Arsenault anime un show, plus qu’une émission littéraire. Les lunatiques comme moi ont parfois l’impression de faire un petit tour à « spin » dans la laveuse, mais on ne voit jamais le temps passer. Elle ne tarit pas d’éloges sur son équipe de feu et la passion des nombreux collaborateurs qui sont passés dans son studio.

C’était ça l’esprit dès le départ, il y a 10 ans, lorsqu’on lui a donné carte blanche pour créer, avec Marie-Claude Beaucage, une émission dans laquelle on lui a simplement demandé de « parler de littérature sous toutes ses formes, avec de la musique ».

Mais il faut avoir une vision du show. Ça ne suffit pas de dire qu’on va parler de littérature et qu’on va mettre de la musique. Il faut savoir comment on va la faire, c’est quoi notre ton, l’enveloppe sonore. Je voulais que ça fasse variétés, avec la préoccupation de parler au plus grand nombre de gens possible.

Marie-Louise Arseneault

Et ça fonctionne depuis 10 ans. Au départ, Plus on est de fous, plus on lit a été programmée pour une heure chaque soir en direct, mais les coupes du gouvernement Harper, dit-elle, ont fait qu’elle a été logée en après-midi. Exit l’ambiance de soirée, mais elle a décidé de ne rien changer au concept. Bien sûr, au début, elle s’est butée à un certain snobisme du milieu qui ne jure que par France Culture ou la défunte Chaîne culturelle, ainsi qu’à des auditeurs-lecteurs un peu bousculés par le côté rock de l’émission. Mais elle est allée chercher en retour des auditeurs qui aiment la formule. « Si tu savais le nombre de gens qui me disent : “Moi, je ne lis pas, mais je vous écoute.” » Et c’est ce qui lui donne la conviction de remplir son mandat.

Elle croit que son concept s’est arrimé à l’éclatement de la littérature au Québec, quand je lui demande comment elle a vu évoluer le milieu littéraire en une décennie. « Nous sommes entrés en ondes en août 2011 au même moment où a convergé ce que je considère comme une nouvelle parole. Il y a toute une génération qui a émergé, très polymorphe. Des gens qui écrivent du théâtre, de la poésie, des romans, de la bande dessinée, qui font du rap ! On a vraiment profité de cette explosion-là. Ce que j’ai vu, c’est une parole prise par des artistes qui ne s’exprimaient peut-être pas dans d’autres générations. Avant, par exemple, les acteurs n’écrivaient pas, les gens restaient dans leurs rôles. Enfin, je pourrais te donner plein de noms qui ont émergé de Plus on lit, comme Simon Boulerice, Manal Drissi, Fabien Cloutier, Fanny Britt… »

La pudeur de la pro

Cette ambiance de gang autour du micro lui manque, évidemment. La pandémie force une partie de l’équipe et de ses collaborateurs à travailleur de la maison, mais elle continue d’animer avec la même énergie. Nous nous rencontrons avec nos masques dans l’un des rares endroits disponibles de Radio-Canada, que je n’ai jamais vu aussi déserté, puisque la cafétéria a été fermée.

Ce que je trouve fascinant de Marie-Louise Arsenault est qu’elle a beau nous parler deux heures par jour depuis 10 ans, on la connaît très peu. On ne la voit pas beaucoup dans les émissions de variétés, elle utilise les réseaux sociaux avec parcimonie, donne peu son opinion, on ne connaît rien de sa vie privée. Je lui demande, avec le rythme infernal d’une quotidienne et d’une émission de télé, si elle a une vie.

C’est très prenant. C’est une grande passion, je m’investis beaucoup parce que j’adore ça. Je me vois un peu comme une athlète, je suis engagée dans ce que je fais et ça demande énormément de discipline. Je n’ai pas d’enfants et j’ai beaucoup d’admiration pour les femmes qui travaillent beaucoup et qui en ont. Je ne sais pas comment elles font, sincèrement.

Marie-Louise Arseneault

Quant au côté « people », elle dit qu’on ne l’invite pas dans les émissions de variétés, mais qu’elle ne l’a jamais vraiment cherché non plus. « Clairement, je ne suis pas une “A”, en tout cas ! Je n’ai jamais joué cette game-là. C’est un donnant-donnant. C’est sûr que si tu parles de tes ruptures, de tes échecs, de tes dépressions, tu vas apparaître dans ce genre de médias, susciter l’envie des talk-shows, et il y en a qui font ça très bien ! Mais pour moi, ce n’est pas très pertinent d’aller raconter ma vie. C’est du human qu’on veut, et on sait que ce n’est pas ce que j’apporte. C’est clair que je tiens à ma vie privée. Je suis quelqu’un d’assez pudique. Mon intimité, je ne la partage pas tant que ça. »

D’ailleurs, elle ne va pas dans les lancements de livres ou les partys de salons du livre, et compte très peu d’amis écrivains dans son entourage. Je la comprends, je suis pareil, ça aide à garder une certaine distance professionnelle. Et une santé mentale.

Du mordant

Marie-Louise Arsenault a 51 ans et encore plus de dents qu’avant, je dirais. Elle a multiplié les longs entretiens d’une heure à son émission, a animé la série Métier journaliste et, COVID oblige, elle commence maintenant Dans les médias avec une longue entrevue « one on one », où elle questionne ses invités de façon serrée, sans complaisance – mon collègue Patrick Lagacé en a eu un bon aperçu lorsqu’elle l’a talonné sur la parité homme-femme au 98,5. J’ai l’impression qu’après avoir été ambassadrice de la littérature pendant 10 ans, elle serait prête à « changer de beat », comme on dit dans le jargon du métier. « Oui, bien sûr, dit-elle. À un moment donné, je vais avoir besoin de faire autre chose, c’est tout à fait normal. J’y vais une année à la fois, l’équipe est au courant. Et même si ça sonne cliché, cette équipe-là est une famille. Sans une bonne équipe, tu n’es rien, on ne le dit jamais assez. J’aime faire des hot seats. Je sais que s’il y a un intérêt de la part des patrons éventuellement, c’est ce que j’aimerais faire. Je voudrais mélanger politique et culture populaire, me pencher sur les rapports entre les deux. Un peu comme ce que faisait Larry King. »

Elle pense que ça manque en ce moment dans le paysage médiatique. « Il y a une place pour ça, parce que je trouve que c’est fini, la complaisance. Du divertissement, ça en prend, et on a bien besoin de légèreté. Mais je trouve que l’impunité a fait son temps. À un moment donné, il y a des gens qui doivent rendre des comptes. Il faut qu’ils se fassent questionner, avec amour et bienveillance, mais pas juste dans l’idée de “ma vie, mon œuvre”. »

La littérature perdrait l’une de ses plus grandes ambassadrices, mais l’actualité y gagnerait une battante, au top de sa forme et de sa maturité. J’en suis persuadée.

Plus on est de fous, plus on lit, du lundi au vendredi, de 13 h à 15 h, à ICI Radio-Canada Première