Monique Leyrac, grande figure de la chanson au Québec, n’est plus. Elle est décédée dimanche matin d’une insuffisance cardiaque à l’âge de 91 ans.

Mayssa Ferah Mayssa Ferah
La Presse

Elle s’est éteinte très tôt dans la matinée, à l’hôpital de Cowansville. La triste nouvelle a été confirmée à La Presse par François Dompierre, ami, collaborateur de longue date et auteur de la biographie de Mme Leyrac.

Depuis le début des années 90, la comédienne et chanteuse avait mis un terme à sa présence sur scène. « Elle était très discrète. Je l’ai vu la semaine dernière, elle n’allait déjà pas très bien. J’ai été la voir à la maison de retraite et nous avons chanté ensemble ses plus grands succès et quelques chansons de Noël. C’était très émouvant », a confié M. Dompierre au bout du fil.

Il se souviendra de l’interprète comme un précurseur du féminisme moderne. « Elle a mené sa vie comme elle l’entendait. C’était une féministe dans sa vie de tous les jours, bien avant que ce soit la mode. »

Grande actrice et icône de la chanson, Monique Leyrac aura marqué la scène artistique du 20e siècle au Québec. L’animatrice de radio Monique Giroux a côtoyé cette artiste plus grande que nature et décrit une femme de caractère, libre, volontaire et exigeante envers elle-même et les autres. « Une femme que rien n’arrêtait. Elle a amené le public québécois à des niveaux fort audacieux et créatifs. Elle proposait également quelque chose d’accessible. Son parcours modeste ressemble à celui de tous les Québécois et les Québécoises. »

« Elle laisse un grand vide qui aura du mal à être rempli. J’apprends cette triste nouvelle presque paisiblement, sachant qu’elle a fait ce qu’elle voulait », a expliqué Mme Giroux à La Presse par téléphone.

Monique Leyrac, selon elle, est à un niveau rarement atteint dans la culture québécoise. En imposant ses propres choix, elle a gagné le respect de grands noms de la chanson comme Charles Aznavour et Luc Plamondon. Elle reste une référence, peu importe les générations.

 Selon plusieurs personnalités l’ayant accompagné jusqu’aux derniers moments, elle chantait comme au premier jour, avec une splendeur formidable. « C’est une amie que je perds », a chuchoté avec émotion le dramaturge Michel Marc Bouchard, joint au téléphone par La Presse.

M. Bouchard l’a vu pour la dernière fois il y a six mois. « Elle a chanté et sa voix était toujours magnifique. Je lui ai lu à haute voix une lettre qui lui était destinée, écrite par Félix Leclerc à l’époque, ainsi qu’une critique élogieuse qu’avait le New York Times d’un de ses spectacles. Il y avait alors une grande fierté dans les yeux de Monique », a-t-il raconté.

Le premier ministre François Legault a rendu hommage via Twitter à celle qu’il décrit comme « une grande Québécoise ».

Le chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet a également rendu hommage à Mme Leyrac. « Le temps n’aura pas raison des souvenirs laissés par sa voix à plus d’une génération », peut-on lire sur son compte Twitter.

Parcours d’une icône

L’artiste est née Monique Tremblay le 26 février 1928 à Montréal. Comme ses parents sont désargentés et ont huit enfants à nourrir, elle sera très tôt envoyée à l’usine pour mettre l’épaule à la roue.

Elle entreprend en parallèle des cours d’art dramatique chez la grande Jeanne Maubourg. En 1943, âgée d’à peine 15 ans, elle passe avec succès une audition pour le radio-théâtre Lux, que diffuse CKAC.

Elle incarnera Bernadette Soubirous dans Le chant de Bernadette de Franz Werfel. Son professeur d’art dramatique lui suggère entre-temps de prendre un nouveau nom d’artiste. Découvrant le nom de famille Leyrac dans un journal, elle l’adoptera pour de bon.

 Cinq ans plus tard, la jeune Monique décroche un contrat de trois mois au cabaret Le faisan doré, boulevard Saint-Laurent, après qu’une des interprètes eut déclaré forfait.

En 1949, on la voit pour la première fois au cinéma aux côtés de Paul Berval dans Lumières de ma ville, puis elle entreprend une tournée qui la conduira en France, en Suisse, en Belgique et au Liban.

À son retour à Montréal, elle reprendra le circuit des cabarets. C’est à cette époque qu’elle fait la rencontre du comédien français Jean Dalmain, qui deviendra son époux.

Dans son sillage, elle renoue avec le théâtre et fait une entrée remarquée en 1961 au Théâtre du Nouveau Monde dans la peau de Polly Peachum de l’Opéra de Quat’Sous. Dès lors, elle se partagera entre la France et le Québec, tantôt comme chanteuse, tantôt comme comédienne.

 Vigneault, Léveillée, Trenet…  

Visionnaire, elle entrevoit la popularité grandissante des auteurs-compositeurs québécois. Elle prend contact avec Jean-Pierre Ferland, qui ne lui donne pas signe de vie, puis se tourne vers Gilles Vigneault et Claude Léveillée.

PHOTO JEAN-YVES LÉTOURNEAU, ARCHIVES LA PRESSE

Gilles Vigneault et Monique Leyrac

Son premier microsillon sera entièrement consacré aux premières œuvres de ses derniers.   À la télévision de Radio-Canada, elle sera l’hôtesse de l’émission Plein feux et figurera dans la série Les enquêtes Jobidon.

1965 sera l’année de la consécration pour elle. La Société Radio-Canada la délègue comme candidate au Festival international de la chanson à Sopot, en Pologne. Elle y remporte non seulement le Grand Prix pour son interprétation de Mon pays de Vigneault, mais aussi celui de la Journée polonaise avec La petite mélodie qui revient.

Les succès s’enchaînent pour elle : Toronto, l’Olympia et Bobino à Paris, 16 récitals en Russie, un tour de chant devant la princesse Margaret à Londres, le Carnegie Hall de New York, le Perry Como Show, Ed Sullivan… Charles Trenet lui offre une chanson, « Les fugues de Bach ».

Elle adore ces chansons faites à partir de thèmes du répertoire classique et aime en inscrire beaucoup dans ses récitals. Son anglais étant sans accent, elle chante et joue dans les deux langues officielles.

 Si la planète est à conquérir, Monique Leyrac reconnaît manquer d’ambition. Et pour ce qui est des États-Unis, c’est peine perdue. « Je suis irrémédiablement française », dit-elle. C’est une perfectionniste. « J’adore mon métier, mais à condition que je le fasse comme je veux bien. Vaut mieux travailler moins et diminuer ses besoins que de faire n’importe quoi pour gagner de l’argent. Je suis très contente comme ça. »

Quarante mille spectateurs pour son Nelligan

Monique Leyrac n’est pas friande des récitals dans les grandes salles. Elle a peur d’ennuyer. Elle préfère de beaucoup d’investir dans des spectacles thématiques plus intimes qui mettent à contribution ses talents de comédienne et de chanteuse.

Ainsi, à partir de 1975, 40 000 personnes iront l’applaudir, plusieurs la gorge nouée, dans sa production de Nelligan.

Elle montera un spectacle autour des chansons de Félix Leclerc, puis d’autres sur Baudelaire, Aristide Bruant et Yvette Guilbert dans Spectacle 1900. S’ajoutent Ragtime et Divine Sarah, basée sur la vie de la tragédienne Sarah Bernhardt.

Au théâtre, elle sera l’institutrice malcommode, Mademoiselle Marguerite. Par la suite, elle fera un petit détour à la télévision dans le rôle de Laurence des Dames de cœur. En compagnie du comédien Paul Savoie, elle créera Paris-Berlin sur des textes de Bertolt Brecht et Jacques Prévert.

 En 1990, retour aux classiques dans Les femmes savantes de Molière avec la Nouvelle Compagnie théâtrale, interprétation qui lui vaudra le prix de la critique. Cinq ans plus tard, elle est du Voyage du couronnement de Michel Marc Bouchard.

Ses apparitions se distilleront au compte-gouttes et feront figure d’événements. L’artiste trouvera le temps de publier un livre de souvenirs, Mon enfance à Rosemont. Son grand mérite, croyait-elle finalement, aura été d’internationaliser la chanson québécoise.

– Avec Daniel Rolland, collaboration spéciale