On dit que la technologie est une solution à la pénurie de main-d'oeuvre annoncée, au Québec, dans environ quatre à cinq ans. Va pour la productivité des entreprises. Mais l'expérience acquise par les travailleurs, elle, est irremplaçable. C'est un enjeu face auquel les entreprises québécoises sont malheureusement mal préparées et qui pourrait leur faire mal.

Alain McKenna LA PRESSE

Aux États-Unis, où la fièvre de la conquête lunaire semble revivre, c'est la consternation, depuis quelques années. Il semble que la NASA, malgré ses démentis, ait égaré les plans de son lanceur le plus efficace, Saturn V, quelque part dans ses archives, faute d'avoir su protéger ses connaissances de l'épreuve du temps qui passe.

Il suffit d'imaginer les coûts inutiles associés à la recherche de ces plans, voire ceux qui pourraient en découler si l'agence spatiale américaine décide de concevoir un nouveau lanceur, pour comprendre l'importance de bien prévoir ce genre de détail. Car dans une société essentiellement basée sur le savoir, l'ensemble des connaissances d'une organisation doit être plus durable que la carrière moyenne de ses employés.

C'est particulièrement vrai au Québec, où tout indique que plus de la moitié - 60% en fait - des professionnels sera remplacée par une nouvelle génération de travailleurs d'ici 2014. Du coup, c'est plus de la moitié de l'expérience acquise au quotidien qui pourrait disparaître, avertit Claude Malaison, spécialiste en médias interactifs pour la société Émergence web.

«Le renouvellement de la main-d'oeuvre pourrait causer une perte des connaissances importante, dit-il. Dans une grande entreprise, ça peut prendre des années pour récupérer tout ça.»

Le web 2.0 à la rescousse

La semaine dernière, M. Malaison tentait d'expliquer en conférence, à des gens d'entreprises montréalaises, le rôle que peuvent jouer les nouvelles technologies pour contrer cet éventuel problème.

«Le web 2.0 est constitué de nombreux outils pour publier les connaissances et l'expertise de tous les employés, comme les wikis, les blogues et le web sémantique.» Ces outils ont aussi le mérite d'être ouverts à tous, c'est-à-dire que s'ils sont créés à l'origine par une seule personne, tous ceux y ayant accès peuvent ensuite y ajouter leur grain de sel.

Afin d'illustrer son propos, le conférencier cite en exemple la Société des alcools du Québec (SAQ), qui a installé, sur son intranet, un agrégateur de contenu qui recense les commentaires de ses experts sur les vins qu'elle détaille. La base de données qui en résulte permet à tous ses vendeurs de mieux connaître ses produits, sans avoir à tous les essayer personnellement.

Ça crée rapidement une source précieuse de renseignements sur ces processus, au sein de l'entreprise, qui sont parfois informels ou peu documentés. «Toute cette mémoire va ensuite servir aux nouveaux employés, qui vont à leur tour ajouter leur propre expertise, qui restera elle aussi après leur départ», conclut Claude Malaison.

Un filon inexploité

La SAQ fait cependant partie d'une minorité d'entreprises québécoises qui utilise les fameux outils du web 2.0 afin d'accroître leur productivité ou leur efficacité. C'est ce que révèle une étude publiée au début du mois par le Centre francophone d'information des organisations (Cefrio).

Publiée annuellement, l'étude NetPME dénote une augmentation du nombre de PME qui sont branchées à l'internet (85%), mais celles qui encadrent son utilisation par les employés sont bien loin d'être aussi nombreuses, puisque des 28% qui donnent accès à l'internet à leurs employés, tout près les deux tiers (62%) n'ont aucune politique à cet égard.

Internet prend avant tout la forme d'un outil de transaction pour régler ses factures, ou pour en faire parvenir une à ses clients. Naturellement, les PME d'ici n'auront pas toutes à faire face à un problème aussi crucial que celui de la NASA, mais face à la pénurie de main-d'oeuvre appréhendée, il vaut peut-être mieux prévenir que guérir.