(Washington) Les États-Unis ont créé la surprise jeudi en évoquant l’idée de prendre le contrôle des équipementiers de télécommunications Nokia et Ericsson pour stopper le chinois Huawei dans la 5G et endiguer les risques d’espionnage prêtés à Pékin.

Paul HANDLEY et Christophe VOGT
Agence France-Presse

La proposition est venue du ministre américain de la Justice, Bill Barr, lors d’un colloque sur les dangers que représente la Chine.

Si les États-Unis avaient déjà émis l’idée d’aider financièrement les deux sociétés, la question d’un contrôle du capital n’avait jamais été évoquée publiquement.

Pour répondre aux inquiétudes sur un espionnage, certains ont proposé que les États-Unis « prennent le contrôle (du finlandais Nokia et/ou du suédois Ericsson) soit directement, soit à travers un consortium d’entreprises privées américaines et alliées » et « nos plus proches alliés et nous-mêmes devons certainement envisager cette approche activement », a lancé M. Barr, dans un long discours dénonçant ce qu’il voit comme les turpitudes du régime communiste.

Les États-Unis mènent une intense campagne depuis de longs mois pour tenter de convaincre leurs alliés de leur emboîter le pas : bannir Huawei des futurs réseaux 5G.

Du côté d’Ericsson, on indique sobrement : « nous ne souhaitons pas commenter ». Nokia n’a pas réagi dans l’immédiat.

Pour M. Barr, les deux entreprises nordiques sont les seules aujourd’hui capables de concurrencer Huawei. « L’inquiétude principale par rapport à ces fournisseurs, c’est qu’ils n’ont ni la taille de Huawei, ni le soutien d’un pays puissant avec un vaste marché comme la Chine », a rappelé M. Barr.  

Washington soutient qu’une technologie Huawei donnerait aux services de renseignement chinois accès à des données sensibles transitant par le réseau. L’entreprise, leader dans cette technologie qui doit révolutionner la téléphonie mobile, n’a cessé de démentir.  

« Si la Chine assoit sa domination sur la 5G, elle sera capable de saisir les nouvelles opportunités qui se présenteront avec une très large palette de technologies émergentes, qui dépendront et seront intimement liées à la plateforme 5G », a insisté M. Barr lors de ce colloque consacré aux risques que présente la Chine pour le reste du monde.

Selon M. Barr, une domination de la Chine dans ce secteur donnerait à Pékin des moyens de pression sans précédent sur les pays utilisant cette technologie.

« Le pouvoir dont disposent aujourd’hui les États-Unis avec les sanctions économiques serait bien pâle comparé aux moyens de pression sans précédent donnés à Pékin », a-t-il ajouté.  

Perfide Albion ?

Cette proposition de M. Barr intervient quelques jours seulement après que la campagne de l’administration Trump a essuyé un important revers et, qui plus est, avec leur plus proche allié.

Fin janvier, le gouvernement britannique a en effet donné son feu vert à une participation de Huawei au réseau 5G, sous une forme préservant, selon lui, la sécurité nationale en empêchant le chinois d’avoir accès au « cœur » du réseau.

Donald Trump l’a très mal pris et l’a fait savoir au cours d’une conversation téléphonique la semaine dernière avec Boris Johnson, le premier ministre britannique, croit savoir le Financial Times.

Selon le quotidien, le président américain était dans un état « apoplectique ».

Dans le détail, le gouvernement britannique ne permettra pas à l’entreprise chinoise de prendre part au « cœur » du réseau, notamment les serveurs où transitent les données des utilisateurs ni d’être présent dans des zones géographiques sensibles comme les sites nucléaires et les bases militaires.

Les équipements Huawei devraient toutefois être autorisés dans les infrastructures non stratégiques comme les antennes-relais, qui permettent la connexion des téléphones mobiles au réseau, avec une part de marché limitée à 35 % dans la 5G.

Washington a fait part de son déplaisir.

« Notre point de vue est qu’introduire Huawei dans le système crée un réel risque », a commenté Mike Pompeo, le chef de la diplomatie américaine dans l’avion qui le menait à Londres au lendemain de la décision.  

Huawei est « une extension du Parti communiste chinois soumise à l’obligation légale de remettre des informations au Parti communiste chinois », a-t-il accusé.

24 heures plus tard, c’est l’Union européenne qui a emboîté le pas à Londres en ouvrant aussi partiellement sa porte à Huawei pour développer la 5G.

Le Commissaire européen à l’Industrie, Thierry Breton, a présenté une « boîte à outils », élaborée par tous les États membres de l’Union en collaboration avec la Commission européenne, qui contient des recommandations non contraignantes, mais destinées à prévenir des risques d’espionnage ou de sabotage des réseaux 5G.