Le caméraman de guerre Sylvain Castonguay conteste son renvoi de Radio-Canada

Vincent Brousseau-Pouliot Vincent Brousseau-Pouliot
La Presse

« J’ai survécu aux bombardements de Bachar al-Assad, aux obus de Kadhafi. Mais l’évènement le plus traumatisant que j’ai vécu, c’est le traitement que me réserve Radio-Canada depuis deux ans. Je n’aurais jamais pu imaginer ça dans mes pires cauchemars. »

Durant sa carrière, le caméraman de guerre Sylvain Castonguay s’est fait tabasser par des manifestants sur la place Tahrir, au Caire, en Égypte. Il a vu son convoi militaire exploser à deux reprises en Afghanistan. Il a fait des reportages en Syrie, en Irak, et a passé six ans au bureau de Radio-Canada à Beyrouth, au Liban.

Mais depuis un an, il n’est plus derrière sa caméra. Il conteste plutôt son renvoi de Radio-Canada.

Plusieurs centaines de milliers de dollars sont en jeu dans cette cause. Sylvain Castonguay allègue que Radio-Canada voulait mettre fin à son emploi notamment en raison de démêlés avec le fisc canadien et le fisc québécois. Les allégations de M. Castonguay n’ont pas été prouvées devant un tribunal en droit du travail.

Selon le grief déposé par M. Castonguay, l’employeur a agi en février 2020 en alléguant qu’il avait abandonné son emploi.

Radio-Canada n’a pas souhaité commenter le dossier de M. Castonguay, considérant « qu’il est inopportun d’en discuter sur la place publique » puisque le dossier est en arbitrage. Radio-Canada estime toutefois ne pas avoir à « intervenir dans les questions de nature fiscale d’un employé ou ex-employé, si elles se posent. Elles relèvent strictement des relations entre la personne concernée et les gouvernements ».

En arbitrage, M. Castonguay demande à être réintégré chez Radio-Canada (ou à obtenir une indemnité salariale équivalente) et à se faire verser son salaire impayé et ses prestations d’invalidité (auxquels il avait droit durant sa dépression) depuis juin 2019. Il réclame aussi des dommages moraux et exemplaires de 150 000 $ à Radio-Canada, ainsi que le remboursement de certains frais d’avocats.

Le fisc s’en mêle

Le désaccord entre Sylvain Castonguay et son employeur commence en février 2019, alors que Radio-Canada annonce son intention de fermer en juin son bureau à Beyrouth, composé de la correspondante Marie-Ève Bédard et de lui (les deux sont en couple).

On offre le poste de correspondant à Paris à Marie-Ève Bédard, qui l’accepte. Pour Sylvain Castonguay, on offre plutôt un retour à son poste original de caméraman à Montréal, qu’il occupait avant son affectation secondaire comme caméraman à l’étranger à Beyrouth.

Outre sa situation conjugale, il y a un autre problème pour Sylvain Castonguay s’il revient à Montréal : le fisc canadien et le fisc québécois lui réclament environ 300 000 $ pour trois ans (intérêts et pénalités inclus). Les autorités fiscales estiment qu’il était résident fiscal canadien durant son séjour à Beyrouth pour Radio-Canada (de 2013 à 2019). Le fisc fait une réclamation similaire à Mme Bédard. Les deux ont payé leurs impôts au Liban comme résidents fiscaux libanais durant leur séjour, mais le fisc canadien voit la situation différemment.

Alors que les avocats de Mme Bédard, engagés par Radio-Canada, lui conseillent de ne pas rentrer au pays, l’employeur demande à M. Castonguay de le faire. Son contrat de travail différent fait en sorte qu’il n’est pas défendu par Radio-Canada dans son dossier fiscal.

« Je ne peux pas rentrer à Montréal, ils me mettaient devant un choix impossible [à cause du litige fiscal]. En plus, ils nous affectaient sur deux continents, ce qui n’est pas super pour la conciliation travail-famille », dit-il.

Sylvain Castonguay allègue que Radio-Canada « mettait de la pression » pour lui faire signer un projet de quittance qui l’aurait ramené à Montréal tout en exonérant Radio-Canada de toute responsabilité sur le plan fiscal.

« L’employeur ne cesse d’insister pour se déresponsabiliser des conséquences du litige fiscal, dit-il. C’était ma carrière versus leur responsabilité éventuelle. Jamais je n’aurais cru qu’une telle carrière puisse se terminer comme ça pour des considérations qui me semblent pécuniaires. »

De façon générale, un employeur n’est évidemment pas responsable des impôts de ses employés. Mais dans certaines circonstances, les lois fiscales peuvent rendre un employeur aussi responsable de certaines retenues à la source (par exemple, les cotisations à l’assurance-emploi). Il est impossible de vérifier les prétentions de M. Castonguay à cet égard en raison du secret fiscal.

Aujourd’hui, le dossier fiscal de Sylvain Castonguay a été réglé avec le fisc canadien, qui ne le considère pas comme un résident fiscal canadien. La situation est en voie de se régler avec le fisc québécois, selon M. Castonguay.

« C’était toute ma vie »

Ne voulant pas revenir à Montréal à l’été 2019, Sylvain Castonguay a proposé plusieurs solutions à Radio-Canada pour travailler sur des reportages à l’étranger tout en étant établi en Europe. Avant de s’installer à Beyrouth en 2013, il était dans ses valises six mois par année pour des reportages à l’étranger. Il estime avoir fait principalement, depuis 20 ans, des reportages à l’international. En 2013, il a été invité, avec Marie-Ève Bédard, à l’émission Tout le monde en parle pour parler de son travail.

« Une direction de bonne foi voudrait récupérer cette expertise, financée par les contribuables, par tous les moyens, dit-il. J’ai vécu 22 ans dans mes valises. Mais j’ai très vite compris que l’idée, c’était que je quitte l’entreprise. On est même prêt à mettre un montant d’argent pour que je démissionne. [Ce métier], c’était toute ma vie. C’est un mode de vie. Le seul moyen d’y arriver [comme vidéojournaliste de guerre], c’est que ça devienne un mode de vie. Peu de gens font ces choix-là. Mais là, j’ai 50 ans, je suis à mon maximum d’efficacité, et après tous les risques que j’ai pris, soit je n’ai plus de carrière, soit je suis ruiné [par le fisc s’il rentre à Montréal]. Je suis abasourdi. »

Radio-Canada indique compter « depuis plusieurs années sur des employés réguliers et des équipes très expérimentées en journalisme international dans ses bureaux à l’étranger. Pour cette raison, il n’y a pas de postes vacants à combler », indique le diffuseur public.

Le litige commencera à être entendu le 11 février et l’audition va vraisemblablement se poursuivre jusqu’en 2022. S’il gagne sa cause, retournera-t-il derrière la caméra ? Celui qui a été l’un des rares journalistes québécois finalistes (avec Marie-Ève Bédard) au prestigieux prix Albert-Londres se dit pour l’instant « dégoûté » du métier. « Il y a de grosses chances que je ne retouche jamais à une caméra, dit-il. Je suis aigri et amer, assez pour me dégoûter du métier qui était ma vie. »