La rumeur qui courait depuis quelques semaines s’est avérée hier lorsque Groupe Capitales Médias s’est placé à l’abri de ses créanciers. Québec a immédiatement réagi en accordant un prêt de 5 millions pour sauver, à court terme, l’entreprise emportée par la crise qui secoue les médias écrits. Différents scénarios se présentent déjà pour ses six quotidiens. 

Tommy Chouinard Tommy Chouinard
La Presse

Maintenus en vie par le gouvernement Legault jusqu’à la fin de l’année, les six quotidiens de Groupe Capitales Médias (GCM) sont à la recherche d’un repreneur. Le patron de Québecor, Pierre Karl Péladeau, se présente comme le seul en mesure d’assurer leur pérennité, mais d’autres se manifestent.

Acculé à la faillite, GCM a déposé un avis d’intention à la cour, hier, pour se placer à l’abri de ses créanciers. La décision a plongé dans l’incertitude les artisans du Soleil (Québec), du Droit (Ottawa), de La Tribune (Sherbrooke), du Nouvelliste (Trois-Rivières), de La Voix de l’Est (Granby) et du Quotidien (Saguenay).

Le propriétaire, Martin Cauchon, démissionne de la présidence du groupe, qui sera occupée par Stéphane Lavallée de façon intérimaire dès que la cour acceptera la proposition (voir capsule). PricewaterhouseCoopers agit à titre de syndic.

Le gouvernement Legault a dû réagir aussitôt, soucieux de ne pas voir des journaux fermer leurs portes dans de nombreuses régions. Le Conseil des ministres a tenu en après-midi une réunion téléphonique d’urgence pour convenir d’une aide financière.

Au terme de la rencontre, les ministres Pierre Fitzgibbon (Économie) et Nathalie Roy (Culture et Communications) ont annoncé un prêt de 5 millions de dollars en provenance d’Investissement Québec afin de maintenir les activités des journaux. Ces derniers pourront tenir le coup jusqu’au 31 décembre, le temps de trouver un ou des repreneurs.

« Il était impensable pour nous d’envisager la fermeture de ces six journaux », a déclaré Pierre Fitzgibbon. Les activités des six quotidiens seront conservées « intégralement », selon lui. Les 350 employés de Groupe Capitales Médias continuent donc leur travail.

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, ARCHIVES LA PRESSE

Pierre Fitzgibbon, ministre de l’Économie

Nous débuterons une revue détaillée de [Groupe Capitales Médias] avec un nouveau PDG et un syndic qui va commencer très rapidement un processus formel pour trouver un ou des repreneurs. Nous aiderons les groupes qui démontreront que l’assistance reçue sera suffisante pour leur pérennité.

Pierre Fitzgibbon, ministre de l’Économie

Québec a l’intention de créer un « programme d’aide universel aux médias écrits », qui devrait être présenté d’ici le début du mois d’octobre. Nathalie Roy a rappelé que le gouvernement préconisait une solution « globale » pour les médias et non une aide « à la pièce ». « C’est le journalisme qu’il faut protéger, et non un propriétaire de presse en particulier », a-t-elle soutenu.

Pas une surprise

Le sort de Groupe Capitales Médias n’a pas causé la surprise à Québec. Le gouvernement Legault s’attendait même depuis un moment à ce qu’il déclare faillite dès la semaine dernière.

L’État québécois est le créancier principal de Groupe Capitales Médias, en raison d’un prêt de 10 millions accordé sous le gouvernement Couillard par l’entremise d’Investissement Québec.

Au total, Groupe Capitales Médias doit près de 26 millions à ses créanciers, notamment 4,8 millions à ses abonnés, 3,4 millions en salaires, vacances et avantages sociaux courus et près de 1 million à TC Imprimeries Transcontinental.

« Contrairement à ce que les gens pensent, ce n’est pas une journée si négative », a soutenu Martin Cauchon en entrevue. Le prêt de 5 millions va « permettre de continuer la mise en place du plan d’action qu’on avait soumis [au gouvernement]. Moi, je trouve que c’est loin d’être des mauvaises nouvelles. »

PHOTO PATRICE LAROCHE, ARCHIVES LE SOLEIL

Martin Cauchon, ex-président de Groupe Capitales Médias

Je trouve ça extraordinaire parce qu’il y a vraiment un message envoyé par le gouvernement quant au maintien de la nouvelle régionale et surtout à l’importance de la nouvelle.

Martin Cauchon, ex-président de Groupe Capitales Médias

Selon lui, son départ de Groupe Capitales Médias a été convenu de façon « mutuelle » avec le gouvernement. Ce dernier a d’ailleurs signalé que l’aide de 5 millions impliquait une restructuration du groupe.

L’ex-ministre libéral à Ottawa ne considère pas son aventure médiatique comme un échec. Certes, une « difficile réorganisation » du groupe a entraîné des mises à pied, mais les six quotidiens ont pris un virage numérique, accentué leur « synergie » et augmenté leur lectorat, a-t-il fait valoir. « Quand je regarde le bout de chemin qu’on a fait, considérant les réalités, je pense que je peux dire : mission accomplie. »

Québecor confirme son intérêt

Pierre Karl Péladeau a confirmé son intérêt pour les six quotidiens lors d’une entrevue à QUB Radio, dont il est le propriétaire. Il a évoqué les « économies d’échelle » qui pourraient être réalisées en intégrant ces médias écrits au giron Québecor. Il est déjà propriétaire du Journal de Québec, du Journal de Montréal et de l’agence QMI, en plus de TVA et LCN, notamment.

Le Parti libéral du Québec et Québec solidaire ont déjà mis en garde le gouvernement Legault contre une plus grande concentration de la presse. Le Parti québécois exprime maintenant des inquiétudes lui aussi.

« D’un côté, si Québecor débarque et permet de garder ces quotidiens-là, c’est une bonne nouvelle. D’un autre côté, si Le Soleil et Le Journal de Québec disent la même affaire… Il faudra se donner des règles pour s’assurer de l’indépendance de chacun des médias et qu’on ait une véritable diversité », a affirmé le député de Rimouski, Harold LeBel.

D’autres acteurs montrent de l’intérêt. Le Devoir envisage une alliance avec Le Soleil, a indiqué une source au sein de sa haute direction. Son directeur Brian Myles a indiqué que « toutes les options » étaient à l’étude et qu’il était « prématuré de formuler des hypothèses ». « Il y a un marché intéressant à Québec pour le modèle d’affaires du Devoir, et la marque du Soleil a toujours conservé un lustre enviable », a-t-il ajouté.

PHOTO JEANNOT LÉVESQUE, ARCHIVES LE QUOTIDIEN

Pascale St-Onge, présidente de la Fédération nationale des communications (FNC-CSN)

De son côté, la Confédération des syndicats nationaux (CSN), qui représente une majorité des travailleurs de l’information de Groupe Capitales Médias, suggère de créer une coopérative de travailleurs qui deviendrait actionnaire des quotidiens, en partenariat avec d’éventuels investisseurs.

« C’est une très triste journée pour les médias d’information, pour leurs artisans, mais également pour l’ensemble de la population, particulièrement en région. Il y a longtemps que nous tirons la sonnette d’alarme au sujet de la crise qui sévit dans le secteur de la presse écrite », a affirmé la présidente de la Fédération nationale des communications (FNC-CSN), Pascale St-Onge.

— Avec la collaboration de Thomas Dufour, Hugo Pilon-Larose, Isabelle Massé et Denis Lessard, La Presse

D’autres nouvelles de la journée

Qui est Stéphane Lavallée ?

Stéphane Lavallée deviendra président exécutif intérimaire du groupe formé des six quotidiens touchés par la déroute de Groupe Capitales Médias. Il a fait carrière pendant environ 30 ans dans différents médias, d’abord comme journaliste à La Tribune de Sherbrooke. Il en a été le directeur de l’information de 1994 à 1998. Il est passé au journal Les Affaires comme rédacteur en chef pour ensuite se joindre à La Presse à titre de directeur de la section Affaires (2001-2007). Il a été vice-président de TC Média et éditeur du groupe Les Affaires (2007-2013). Il a quitté le monde des médias en 2013 et a pris part à la relance de la ville où il a grandi, Lac-Mégantic, frappée par une tragédie ferroviaire cette année-là. Il a été directeur du Bureau de reconstruction du centre-ville. Il travaille à son compte comme conseiller en positionnement stratégique et communications. 

— Tommy Chouinard, La Presse

Les élus cherchent des solutions

Avec la déroute de Groupe Capitales Médias, la table est mise pour la commission parlementaire qui se penchera à compter de lundi, et toute la semaine, sur l’avenir des médias d’information. Son objectif est « de trouver des pistes de solutions » sur différents enjeux : « le financement des entreprises et organismes dans l’atteinte de l’équité fiscale », « leur présence régionale et la valorisation du rôle local de l’information », « la viabilité des modèles d’affaires à l’ère du numérique » et « l’indépendance » des médias. Une trentaine d’intervenants se feront entendre, en majorité des acteurs de l’industrie (comme La Presse). Des députés de toutes les formations politiques s’étaient entendus en mars dernier pour se doter de ce mandat d’initiative devant la crise que traversent les médias. Celle-ci est provoquée par l’exode des revenus publicitaires vers des géants du web comme Google et Facebook.

— Tommy Chouinard, La Presse

Petite histoire des journaux de Capitales Médias

Dans les années 60, La Tribune, La Presse, Le Nouvelliste et La Voix de l’Est sont devenus propriétés de Trans-Canada, appartenant à Paul Desmarais (père). Ce dernier fondera ensuite Gesca. Puis, en 2000, Le Soleil, Le Droit et Le Quotidien, qui faisaient alors partie du groupe Hollinger dirigé par Conrad Black, sont achetés par la famille Desmarais. C’est en 2015 que tous les quotidiens de l’entreprise, sauf La Presse, passent aux mains de Capitales Médias, groupe de presse dirigé par l’ancien ministre fédéral Martin Cauchon.

— Nathaëlle Morissette, La Presse

Ils ont dit...

Journalistes, éditeurs, maires, présidents de syndicats, élus provinciaux et fédéraux : beaucoup se sont exprimés sur l’aide annoncée par le gouvernement Legault à Groupe Capitales Médias. La Presse a recueilli quelques-unes de ces réactions. 

« On est heureux de savoir que les emplois de nos collègues sont sauvés à court terme, mais ça ne règle pas le problème à long terme. Si six quotidiens ferment leurs portes au Québec du jour au lendemain, on va laisser des régions complètes sans médias capables de défendre leurs intérêts, leur région, leur démocratie et pour nous, c’est absolument dévastateur pour la société québécoise. »

— Stéphane Giroux, président de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec

« On va toujours être là pour regarder comment on peut aider [les médias en difficulté], tout en respectant [leur] indépendance. »

— Justin Trudeau, premier ministre du Canada

« Il faut qu’il y ait le plus de médias possible. Ceux qui existent doivent survivre. La multiplication des sources médiatiques et des médias en démocratie est fondamentale. Je souhaite ardemment que Le Soleil de Québec puisse continuer à être publié pour longtemps. »

— Régis Labeaume, maire de Québec

« Pour une grande ville comme Gatineau, il est essentiel d’avoir un quotidien. Il n’y a pas de vraie démocratie sans médias. Il faut une solution de fond pour que les entreprises qui produisent de l’information essentielle soient capables d’en vivre. »

— Maxime Pedneaud-Jobin, maire de Gatineau, sur Twitter, au sujet du Droit

« Nos abonnés, nos annonceurs, nos distributeurs et nos fournisseurs n’ont pas à s’inquiéter, toutes les mesures ont été prises pour assurer la poursuite normale de nos activités. »

— Claude Gagnon, président-directeur général de Groupe Capitales Médias

« [Un financement du gouvernement fédéral aux médias,], ça presse ! Est-ce qu’on pourrait le faire, s’il vous plaît, avant le déclenchement des élections ? Ce serait un signal rassurant à envoyer à un éventuel acquéreur. »

— Pierre-Paul Noreau, éditeur du quotidien Le Droit

« Pour être en presse écrite, ça prend de la résilience alors je vous dirais que c’est beaucoup ça qu’on ressent aujourd’hui [dans la salle]. Il y a aussi beaucoup d’inquiétude, comme il y en a depuis très longtemps au sein du groupe. C’est quand même un privilège pour une région d’avoir un quotidien […] Je pense que c’est vecteur de progrès. Ce serait un nettement un recul pour la région [de le perdre]. »

— Denis Bouchard, directeur général, éditeur adjoint et rédacteur en chef du Quotidien

« Malgré tout ce qui se passe, je veux vous dire que toute l’équipe du Soleil travaille en ce moment pour sortir un journal demain [aujourd’hui]. »

— Mickaël Bergeron, journaliste au quotidien Le Soleil et administrateur à la Fédération professionnelle des journalistes du Québec, sur Facebook

« C’est un jour sombre pour le journalisme. Mais l’espoir est encore vivant. Le gouvernement Legault a entendu l’appel qui a été lancé. Ça nous donne de l’air. Demain [Aujourd’hui], on publiera. Pour l’instant, je ne spéculerai pas sur la pertinence d’un éventuel acquéreur. »

— Jean-François Néron, président du Syndicat de la rédaction du Soleil

« L’aide de la dernière chance de Québec est un soulagement, parce que ça nous permettra de poursuivre nos activités. L’information régionale est essentielle à toute démocratie. Cela ne signifie pas que nous devons nous asseoir sur cette aide, bien au contraire. Nous devrons nous relever les manches et trouver des manières de s’éloigner du gouffre pour de bon. »

— Marie-Ève Martel, présidente par intérim du Syndicat des journalistes de La Voix de l’Est

« L’un des scénarios qui nous semblent porteurs d’avenir serait de constituer une coopérative de travailleuses et de travailleurs de l’information qui deviendrait actionnaire des quotidiens de Groupe Capitales Médias, en partenariat avec d’éventuels investisseurs. C’est en ce sens que nous consulterons l’ensemble des membres des syndicats concernés au cours des prochains jours. »

— Pascale St-Onge, présidente de la Fédération nationale des communications (FNC-CSN)

« On demandait au gouvernement de faire en sorte que les six journaux ne ferment pas. En ce sens-là, on est exaucés. Mais ce qui me glace le sang, c’est que c’était une crise annoncée. Qu’on ait été obligés d’attendre qu’on soit sur le bord de la faillite pour agir, j’ai de la difficulté avec ça. Et je déplore que le gouvernement, des mois après avoir formé un comité, n’ait encore rien de concret à présenter comme programme d’aide [à l’ensemble des médias]. »

— Isabelle Melançon, députée libérale, porte-parole en matière de culture et de communications

« Ça n’a pas de bon sens qu’on ne se tienne pas debout face aux GAFA : Google, Facebook, Apple et tous ceux-là. [C’est] l’origine de l’hécatombe. Ils sont en train de détruire et de finalement prendre tout le cash de nos médias nationaux à tel point qu’ils en meurent. On ne les taxe pas à la valeur dont on devrait les taxer. »

— Catherine Dorion, députée de Québec solidaire, porte-parole en matière de culture et de communications

« Il faut garder ces quotidiens-là en région absolument. Ce qui m’inquiète, c’est qu’on centralise tout et qu’on ne parle plus des régions. C’est encore pire avec ce qui se passe aujourd’hui. Il ne faut pas non plus que ça cache l’ensemble des problèmes de l’information en région. Avant, il y avait trois hebdos à Rimouski ; et maintenant, il y en a juste un, tout petit. »

— Harold LeBel, député péquiste, porte-parole en matière de développement régional

— Propos recueillis par Thomas Dufour, Hugo Pilon-Larose, Nathaëlle Morissette, Tommy Chouinard et Fanny Lévesque, La Presse