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Stéphanie Grammond Stéphanie Grammond
La Presse

Le Canada a perdu deux millions d’emplois en avril. C’est en dessous des quatre millions prévus par les économistes. Le taux de chômage grimpera à 13 %, près d’un record historique.

Pour tout vous dire, cette information est scrupuleusement exacte. L’erreur, c’est qu’elle a été diffusée par l’agence de presse Bloomberg, trois quarts d’heure avant que Statistique Canada n’en fasse l’annonce officielle à 8 h 30 vendredi matin.

On appelle ça une fuite.

Dans les salles de négociation, les financiers étaient abasourdis et trouvaient que le Canada avait l’air d’une république de bananes.

« Cette fuite menace et fragilise l’intégrité des marchés financiers canadiens. De plus, elle pourrait être criminelle s’il s’agit d’information matérielle non publique qui permet d’engendrer un gain financier », avance Stéphane Corriveau, président de la firme montréalaise de gestion d’obligations AlphaFixe Capital, dans un courriel de plainte envoyé à Statistique Canada.

Il faut comprendre que les chiffres sur l’emploi et le taux de chômage sont les données économiques les plus surveillées par les financiers, car elles brossent un portrait général de la santé économique du pays. Leur diffusion mensuelle a un impact tant sur la Bourse que sur le taux de change et les obligations.

Des millions sont en jeu.

Tous les premiers vendredis du mois (ou parfois le deuxième), les négociateurs et les gestionnaires de portefeuille ont donc les yeux rivés sur le fameux écran noir de leur terminal Bloomberg, à 8 h 30 pile, pour connaître les plus récentes données de Statistique Canada.

C’était encore plus vrai cette semaine, alors que la pandémie a décimé le marché de l’emploi comme jamais auparavant. Un vrai carnage. « En deux mois, le marché du travail a effacé tous les gains qui avaient été réalisés depuis la Grande Récession », se désole M. Durocher.

Mais étrangement, la nouvelle est apparue dès 7 h 47 dans les TOP NEWS de Bloomberg, alertant les financiers de partout dans le monde d’un évènement majeur. Comme les chiffres étaient moins mauvais que prévu, le dollar canadien s’est apprécié et les obligations à long terme ont faibli.

Tout ça avant la publication officielle.

L’article précisait que l’information provenait d’une personne au courant du dossier qui ne voulait pas être nommée. « On était perplexes de voir ça. C’est tout à fait inusité », dit M. Durocher.

Et c’est grave. Juste pour comparer, un investisseur peut être condamné s’il profite d’une information privilégiée pour faire des profits indus à la Bourse. On appelle ça un délit d’initié. Aux États-Unis, la papesse de la perfection à la maison Martha Stewart s’est retrouvée en prison après avoir utilisé un tel « tuyau ».

Mais qui donc peut être au courant des données économiques à l’avance ? Des employés de Statistique Canada, bien sûr. Mais peut-être aussi d’autres employés fédéraux.

Selon mon expérience, certains ministères reçoivent l’information la veille dans la soirée, de manière à pouvoir préparer les ministres qui jouent un rôle économique.

Stéfane Marion, économiste en chef de la Banque Nationale, qui a travaillé au fédéral dans les années 90

PHOTO JUSTIN TANG, LA PRESSE CANADIENNE

Le taux de chômage du Canada au mois d’avril a été diffusé par l’agence de presse Bloomberg, trois quarts d’heure avant que Statistique Canada n’en fasse l’annonce officielle à 8 h 30 vendredi matin.

Il déplore que, depuis le début de la pandémie, certaines données économiques aient été diffusées par les politiciens et les médias avant leur publication officielle par Statistique Canada. « Ce n’est pas normal », dit-il.

Avant la pandémie, les journalistes étaient conviés à un huis clos dans les bureaux de Statistique Canada. Durant 60 minutes, ils pouvaient examiner les données et préparer leurs articles qui étaient diffusés en même temps à 8 h 30, expose l’agence de presse Dow Jones.

Cette manière de procéder permettait une diffusion simultanée à tous les experts des marchés financiers. Mais Statistique Canada a mis fin aux huis clos à cause de la COVID-19, ajoute Dow Jones.

« Nous faisons tout notre possible pour que tous les médias obtiennent les résultats de nos indicateurs socio-économiques clés en même temps », m’a fait savoir par courriel le statisticien en chef adjoint, Jacques Fauteux.

Il ajoute que « Statistique Canada est préoccupé et déçu par la fuite d’une donnée de l’emploi de haut niveau à un membre de la presse qui aurait été faite par une source inconnue [vendredi] matin ».

L’organisme a ouvert une enquête pour éclaircir la situation dès que possible.

L’Autorité des marchés financiers scrutera aussi l’affaire. « Une vérification rapide n’indique aucune plainte reçue à ce sujet. Nous allons tout de même évaluer la situation afin de comprendre ce qui s’est passé », m’a indiqué le porte-parole Sylvain Théberge.