Après une première moitié d’année 2020 en Bourse marquée par un krach de début de crise de pandémie, suivi d’un vigoureux redressement au deuxième trimestre, que pourraient réserver le troisième trimestre et la seconde moitié d’année aux investisseurs ?
Tour d’horizon avec les experts du Portefeuille fictif de La Presse.

Martin Vallières Martin Vallières
La Presse

Un peu de stabilité après la volatilité ?

Chaque trimestre, La Presse demande à quatre experts d’analyser la conjoncture pour faire fructifier un portefeuille fictif d’un capital initial de 100 000 $, et donc à la portée de la plupart des particuliers-investisseurs

Dans ce troisième rendez-vous en 2020, ces experts reviennent brièvement sur le deuxième trimestre 2020 sur les marchés d’investissement.

Aussi, ils calibrent leur répartition d’actifs individuelle pour le troisième trimestre de 2020 en fonction d’un portefeuille équilibré de référence. C’est-à-dire établi à 60 % en actions et 40 % en obligations et encaisse, avec des écarts de répartition limités à 10 % en plus ou en moins.

Par ailleurs, cette édition du Portefeuille fictif accueille un nouveau membre du quatuor d’experts : Hugo Ste-Marie, directeur en stratégie de portefeuille et analyse quantitative, Banque Scotia Marchés mondiaux, à Montréal.

M. Ste-Marie remplace un collaborateur de longue date au Portefeuille fictif, Vincent Delisle, jusqu’à récemment co-chef des placements chez Hexavest, à Montréal.

Quel constat du deuxième trimestre 2020 ?

François Bourdon, analyste-conseil en stratégie de placement et répartition d’actifs

« Malgré un début de trimestre en avril avec les pires données économiques en une génération, les marchés boursiers ont effectué ensuite un redressement exceptionnel en réaction à l’intervention massive des banques centrales et des gouvernements des principales économies du monde afin de soutenir une continuité minimale des revenus et des capacités d’emprunt des entreprises et des consommateurs pendant cette crise de pandémie.

« En fait, en réduisant autant les taux d’intérêt pour l’avenir prévisible, et en dépensant autant en aide financière, les banques centrales et les gouvernements se sont retrouvés à devancer maintenant des dépenses et des emprunts qui, autrement, auraient été repoussés à plus tard par la crise. »

Michel Doucet, vice-président et gestionnaire de portefeuilles, Valeurs mobilières Desjardins

« Après le redressement très fort du creux atteint le 23 mars, motivé par l’anticipation d’une reprise économique de déconfinement dans les quatre à six mois suivants, les marchés boursiers sont revenus près de leurs niveaux de février dernier.

« Quoique réconfortant pour les investisseurs, ce redressement m’apparaît un peu hâtif et optimiste, au point de m’en méfier à court terme.

« D’une part, les investisseurs boursiers semblent vouloir ignorer la COVID-19, comme ils l’avaient ignorée en janvier et février. Or, les récents évènements, aux États-Unis notamment, montrent qu’on n’est “pas sortis du bois” en ce qui concerne l’impact de la COVID-19 sur l’économie des commerces et des services au détail.

« Par ailleurs, on ressent une certaine impatience découlant d’une “crainte de rater l’occasion” d’un rapide gain de redressement. On entend aussi le constat qu’il n’y aurait “pas d’alternative” aux actions en Bourse quant au potentiel de rendement – environ 3 % en dividendes – par rapport aux marchés obligataires à taux d’intérêt très très bas – environ 0,55 % pour les canadiennes – pour quelques années encore. »

Martin Lefebvre, chef des placements et stratège, Banque Nationale

« Comme plusieurs, j’ai été un peu étonné par le redressement rapide des principaux indices boursiers, qui ont déjà récupéré les trois quarts de la chute brutale d’environ 35 % qu’ils avaient subie en fin de premier trimestre.

« Toutefois, la vigueur de ce rebond ne justifie pas un certain courant d’opinion voulant que les marchés boursiers seraient déconnectés de la réalité économique.

« En fait, les marchés se sont positionnés en anticipation d’un rebond de l’économie et des bénéfices des entreprises au cours des prochains mois. Ils ont réagi aussi à l’ampleur des mesures monétaires et d’aide financière déclenchées par les banques centrales et les gouvernements des principales économies du monde, afin de contenir les effets d’une brutale récession de pandémie.

« À ce moment-ci, il y a encore des risques économiques et d’affaires liés au déconfinement de la pandémie, mais les marchés d’investissement considèrent que le pire est derrière nous. »

Hugo Ste-Marie, directeur en stratégie de portefeuille et analyse quantitative, Banque Scotia Marchés mondiaux

« Après une contre-performance marquée au 1er trimestre, les principaux indices boursiers ont effectué un rebond assez spectaculaire lors du deuxième trimestre que j’attribue à deux facteurs principaux.

« En premier lieu, les investisseurs ont été réconfortés par l’ampleur et la rapidité des mesures d’assouplissement monétaire [baisse de taux d’intérêt et soutien des marchés obligataires] et fiscal [report d’impôts, paiements d’aide directs] mises en place par les banques centrales et les gouvernements des principales économies du monde.

« Au Canada, par exemple, c’est la première fois que l’on observe un début de récession avec une hausse du revenu personnel des consommateurs en dépit d’une forte chute de l’emploi.

« En second lieu, la réouverture graduelle des économies depuis le mois de mai a suscité un élan d’optimisme dans les marchés boursiers. Et même si les données macroéconomiques demeurent faibles, les investisseurs perçoivent des indices de reprise dans les données plus courantes actuelles concernant certains secteurs d’activités, comme les dépenses de consommation discrétionnaire par cartes de crédit, par exemple. »

Quelles perspectives pour la suite ?

François Bourdon, analyste-conseil en stratégie de placement et répartition d’actifs

« Après un redressement aussi vigoureux des principaux indices boursiers durant le deuxième trimestre, je m’attends à ce que les incertitudes persistantes sur l’étendue de la pandémie, aux États-Unis notamment, continuent de susciter de la volatilité en Bourse au cours de ce troisième trimestre.

« Aussi, les résultats de deuxième trimestre des entreprises, attendus au cours des prochaines semaines, s’annoncent carrément désastreux par rapport aux précédents. Et la reprise économique rapide en forme de V sur laquelle misaient encore les marchés boursiers jusqu’à récemment se dirige de plus en plus vers une reprise allongée en forme de U.

« Dans ce contexte, je m’attends à un trimestre de rendement relativement neutre sur les marchés boursiers, ce qui pourrait tester la patience des investisseurs en quête de nouvelles occasions de placement additionnel en Bourse. »

Michel Doucet, vice-président et gestionnaire de portefeuilles, Valeurs mobilières Desjardins

« Considérant la vigueur du récent redressement boursier, et avant même que se précisent les indicateurs d’une reprise économique de déconfinement, je crois que la table dans les marchés boursiers pour une autre grande déception à court terme.

« Je ne serais donc pas surpris par une prochaine correction de l’ordre de 8 % à 12 % des principaux indices, mais qui pourrait aussi être suivi d’un redressement rapide un peu comme ce qui s’était produit au début de juin.

« Cela dit, à défaut d’une aggravation de la COVID-19, cette brève correction pourrait s’avérer une “pause-santé” pour des marchés boursiers très tumultueux depuis six mois. Elle pourrait aussi être une opportunité pour les investisseurs professionnels de déployer les surplus d’encaisse qu’ils ont amassés face à la crise de pandémie vers des achats ou des rachats de titres qu’ils avaient déjà à l’œil. »

Martin Lefebvre, chef des placements et stratège, Banque Nationale

« La reprise économique après le Grand Confinement de la pandémie est amorcée. Mais elle se produira fort probablement en forme de U allongé sur quelques trimestres plutôt qu’en forme de V prononcé sur quelques mois, comme certains l’ont espéré jusqu’à récemment.

« Par conséquent, après le redressement vigoureux mais incomplet des marchés boursiers lors du deuxième trimestre, je m’attends à un troisième trimestre volatil en raison de l’évolution encore très incertaine du déconfinement socioéconomique et du contrôle de la COVID-19.

« Dans ce contexte, je ne serais pas surpris que le rendement boursier du troisième trimestre s’avère presque nul. Et si le quatrième trimestre devait être meilleur, on pourrait alors envisager une fin d’année 2020 avec un rendement annualisé de l’ordre de 2 % à 5 % par rapport à la fin d’année 2019. »

Hugo Ste-Marie, directeur en stratégie de portefeuille et analyse quantitative, Banque Scotia Marchés mondiaux

« Les marchés boursiers ont déjà assimilé avec optimisme les premiers indicateurs d’une reprise économique après la crise de pandémie. Mais il leur reste encore à subir les résultats d’entreprise au deuxième trimestre, qui s’annoncent dévastés par la récession de pandémie par rapport à ceux du premier trimestre.

« Aussi, à défaut d’une aggravation de la pandémie et d’un resserrement des mesures de confinement, les marchés boursiers chercheront à valider leurs attentes d’une amélioration des résultats des entreprises à compter du troisième trimestre et vers le début d’année 2021.

« Entre-temps, je garde un œil sur la composition technique du rebond des principaux indices boursiers, notamment le S&P 500 de la Bourse américaine. Parce que même vigoureux à première vue, ce rebond demeure très concentré parmi quelques titres vedettes de très grande capitalisation, surtout dans le secteur des technologies de consommation et de divertissement.

« En conséquence, alors que le S&P 500 s’affiche en baisse d’à peine 1,8 % depuis le début de l’année, son vis-à-vis du “S&P 500 équipondéré”, où la valeur totale des 500 titres est comptée à parts égales, s’affiche encore en baisse de 10 % depuis le début de 2020. Pour les investisseurs avertis, ça signifie qu’un grand nombre d’actions sur la Bourse américaine tirent encore de l’arrière par rapport aux grands indices. »

Où en est votre répartition d’actifs ?

François Bourdon, analyste-conseil en stratégie de placement et répartition d’actifs

« Dans un tel contexte d’incertitude sur l’allure du déconfinement de pandémie, et son impact sur la reprise de l’économie, je préfère m’abstenir de faire tout changement à ma répartition d’actifs pour ce troisième trimestre. Donc, pour un deuxième trimestre consécutif, je demeure relativement neutre par rapport à la répartition d’actifs dans le portefeuille équilibré de référence.

« En fait, c’est lors du trimestre suivant – le quatrième et dernier de l’année 2020 – que j’anticipe les prochains changements de répartition d’actifs. D’ici là, on devrait avoir une meilleure visibilité sur le déconfinement de la pandémie, ainsi que sur l’évolution de la reprise économique et du redressement des résultats des entreprises, alors que les aides financières gouvernementales prendront fin. »

Michel Doucet, vice-président et gestionnaire de portefeuilles, Valeurs mobilières Desjardins

« Même si je m’attends à un autre recul momentané en Bourse au cours de ce troisième trimestre [d’ici la fin de septembre] et à une reprise économique de pandémie un peu moins vigoureuse qu’anticipée, je continue de privilégier les actions comme placement à meilleur potentiel de rendement à court et à moyen terme.

« Par conséquent, pour le troisième trimestre, je rehausse ma répartition d’actions de 60 % à 65 %, donc en surpondération par rapport au portefeuille équilibré de référence. En contrepartie, alors que je maintiens ma répartition d’encaisse à zéro, j’abaisse ma répartition en obligations de 40 % à 35 %, donc en pondération neutre par rapport au portefeuille de référence.

« Dans ma répartition géographique en actions, j’abaisse les actions canadiennes d’une surpondération à 22 % vers une sous-pondération à 15 %. La raison principale ? L’économie canadienne et de gros secteurs de la Bourse canadienne – les banques et assureurs, l’énergie, l’immobilier commercial – subiront d’importants « tests de vulnérabilité » au cours des prochains mois, alors que se termineront les paiements d’urgence aux ménages et aux entreprises.

« En contrepartie, j’accentue ma surpondération en actions américaines de 28 % à 33 %, surtout parce que ce marché demeure le mieux positionné pour profiter de la révolution technologique. Et cet avantage s’est même amplifié avec le Grand Confinement économique et l’essor du télétravail provoqués par la crise de pandémie. »

Martin Lefebvre, chef des placements et stratège, Banque Nationale

« Dans une conjoncture de très bas taux d’intérêt pour au moins deux ans, ainsi que d’un rebond de l’économie et des résultats d’entreprise soutenus par des stimulants monétaires et fiscaux d’une ampleur sans précédent, je considère que les marchés boursiers demeurent la catégorie d’actifs de placement avec le meilleur potentiel de rendement pour l’avenir prévisible.

« Certes, ce potentiel s’annonce relativement limité par rapport aux années récentes, probablement autour de 5 à 10 % d’ici un an en rendement total, incluant les dividendes. N’empêche, pour ce troisième trimestre, ça me motive à maintenir ma répartition en actions à son niveau de légère surpondération [à 65 %] par rapport au portefeuille équilibré de référence.

« En contrepartie, je réduis ma répartition d’encaisse à très court terme – de 10 % à 5 % – tout en rehaussant ma répartition en obligations de plus long terme (de 25 % à 30 %).

Parmi les catégories d’actions, j’atténue les actions canadiennes en pondération neutre (20 %), alors que j’accentue la surpondération (9 %) en marchés émergents. Je demeure surpondéré (26 %) en actions américaines et sous-pondéré (10 %) en actions internationales EAEO. »

Hugo Ste-Marie, directeur en stratégie de portefeuille et analyse quantitative, Banque Scotia Marchés mondiaux

« Pour ma première répartition d’actifs trimestrielle pour le Portefeuille fictif de La Presse, je place l’encaisse et les obligations en sous-pondération (à 4 % et 30 % respectivement) par rapport au portefeuille équilibré de référence.

« Pourquoi ? Parce que je considère les obligations [négociables] un peu dispendieuses alors que se profilent des “vents de face” d’une possible remontée des taux obligataires au cours des prochains trimestres, au fur et à mesure que la reprise économique se produira.

[NDLR : la valeur marchande des obligations à moyen et à long terme varie habituellement en sens inverse des variations de taux d’intérêt.]

« En contrepartie, je débute ma répartition en actions en surpondération [à 66 %] par rapport au portefeuille équilibré de référence, dans la perspective d’un potentiel de rendement qui, même réduit, s’annonce bien supérieur à celui des obligations.

« Parmi les catégories d’actions, je débute avec une pondération neutre [20 %] avec les actions américaines, parce que je considère leurs principaux indices pleinement évalués à cette étape-ci de la reprise. Aussi, j’anticipe un repli du dollar américain après qu’il ait bénéficié de l’effet de “valeur-refuge” lors de la crise de pandémie.

« En contrepartie, je m’attends à un meilleur rendement dans les autres marchés. C’est pourquoi j’amorce le troisième trimestre avec de légères surpondérations dans les actions canadiennes [22 %], les actions internationales [EAEO, 17 %] et les actions des marchés émergents [7 %]. »