(Ottawa) Après trois ans de tergiversations, le gouvernement Trudeau a décidé de bannir le géant chinois des télécommunications Huawei du déploiement du réseau 5G au pays. Un verdict qui était attendu par les alliés du Canada, mais qui pourrait de nouveau empoisonner la relation entre Ottawa et Pékin.

Mis à jour le 19 mai
Joël-Denis Bellavance
Joël-Denis Bellavance La Presse
Mélanie Marquis
Mélanie Marquis La Presse

Le ministre de l’Innovation, des Sciences et de l’Industrie, François-Philippe Champagne, et le ministre de la Sécurité publique, Marco Mendicino, ont annoncé la décision jeudi, après la fermeture des marchés financiers. Ils ont fait valoir qu’elle constituait l’aboutissement d’un examen « minutieux » et « exhaustif » des autorités fédérales et des agences de sécurité.

« Aujourd’hui, notre gouvernement annonce son intention d’interdire l’utilisation des composants et des services de Huawei et de ZTE dans les systèmes de télécommunications au Canada », a indiqué M. Champagne en conférence de presse.

Il a précisé que les entreprises de télécommunications au Canada ne seront plus autorisées à utiliser dans leur réseau des composants ou des services « qui mettent notre sécurité nationale à risque ».

Les entreprises qui utilisent déjà des composants 5G de Huawei devront cesser de les utiliser et les retirer au plus tard le 28 juin 2024 – sans compensation. Le ministre a souligné que les entreprises canadiennes utilisaient peu les produits du géant chinois.

L’annonce ne touche pas seulement les équipements 5G, constate-t-on dans un document rendu public après l’annonce ministérielle.

Le gouvernement « s’attend à ce que les fournisseurs de services de télécommunications cessent d’acheter du nouveau matériel 4G ou 5G d’ici le 1er septembre 2022 », et il avertit que « d’ici le 31 décembre 2027, il sera interdit d’utiliser tout nouvel équipement 4G de Huawei ou de ZTE ».

Représailles pour une « cible facile » ?

Malgré les questions insistantes des journalistes, M. Champagne a refusé de dire si le Canada devait se préparer à faire l’objet de représailles de la part du régime communiste chinois.

Pas plus tard qu’en décembre dernier, l’ambassadeur de Chine au Canada, Cong Peiwu, avait mis en garde le gouvernement Trudeau, brandissant des menaces à peine voilées de rétorsion en cas d’interdiction de Huawei. Il avait aussi pressé le Canada de prendre une décision s’appuyant « sur les affaires et non sur la sécurité nationale ».

PHOTO FRANÇOIS ROY, ARCHIVES LA PRESSE

Cong Peiwu, ambassadeur de Chine au Canada

L’ambassade de la Chine au Canada a réagi sur son site internet jeudi soir en exprimant la « sérieuse préoccupation » et le « fort mécontentement » de Pékin face à cette décision prise « sans aucune preuve solide », qui constitue selon elle « une tentative de coopérer avec les États-Unis pour supprimer les entreprises chinoises ».

Et cela portera « définitivement atteinte » à l’« image internationale » du Canada et « à ses propres intérêts », a-t-on prévenu, ajoutant que « la Chine évaluera pleinement et sérieusement cet incident et prendra toutes les mesures nécessaires pour protéger les droits et intérêts légitimes des entreprises chinoises ».

Guy Saint-Jacques, ancien ambassadeur du Canada en Chine, ne serait pas étonné que la Chine se fâche. « Je m’attends à ce que Pékin prenne des mesures de représailles. On avait été avertis », tranche-t-il. « Ils vont choisir un produit qu’ils peuvent obtenir ailleurs, et ils vont imposer des sanctions sur les importations », ajoute l’ex-diplomate en entrevue.

Il souligne que cela est tout de même « paradoxal », car la Chine a levé un peu plus tôt cette semaine les sanctions sur le canola qui visaient deux entreprises canadiennes depuis 2019. Et si des alliés comme les États-Unis ou le Royaume-Uni ont été épargnés en dépit de leur refus d’ouvrir la porte à Huawei, le Canada, lui, est plus vulnérable, dit M. Saint-Jacques, qui a été en poste à Pékin de 2012 à 2016.

On est une cible facile. Ils vont vouloir envoyer un message à d’autres pays. Ça fait partie de l’approche traditionnelle chinoise.

Guy Saint-Jacques, ancien ambassadeur du Canada en Chine

Des « acteurs hostiles » à contrôler

Qu’à cela ne tienne : Huawei représente un risque pour la sécurité nationale du Canada, a conclu le gouvernement. Et le fédéral doit tout mettre en œuvre pour protéger la sécurité nationale « contre les risques » que représentent « de nombreux acteurs hostiles qui sont prêts à exploiter les faiblesses de nos défenses », a déclaré M. Mendicino, sans nommer la Chine.

« Des cyberattaques à l’espionnage électronique aux rançons, les menaces qui pèsent sur les Canadiens sont plus grandes que jamais. Nous allons les protéger. C’est dans ce contexte que nous devons nous assurer de protéger le système de télécommunications du Canada », a-t-il fait valoir.

Pourquoi un aussi long délai avant d’arrêter cette décision ? « Ça n’a jamais été une course. L’important, c’est de prendre la bonne décision », a argué plus d’une fois François-Philippe Champagne.

Le sort de Huawei était en suspens depuis de nombreuses années.

L’ancien ministre de la Sécurité publique Ralph Goodale avait promis de trancher cet épineux dossier en 2018, alors que les membres de l’alliance des « Five Eyes » décrétaient l’un après l’autre que Huawei représentait une menace à leur sécurité nationale.

Ce groupe mis sur pied pour faciliter le partage des informations recueillies par les agences de renseignement des pays membres est constitué des États-Unis, du Royaume-Uni, de l’Australie, de la Nouvelle-Zélande et du Canada.

Mais la décision de la Chine d’emprisonner deux Canadiens, Michael Spavor et Michael Kovrig, en guise de représailles à l’arrestation de la directrice financière de Huawei, Meng Wanzhou, en décembre 2018, à la demande des États-Unis, a contraint le gouvernement Trudeau à reporter toute décision.

PHOTO LINDSEY WASSON, ARCHIVES REUTERS

Manifestants appelant la Chine à libérer les détenus canadiens Michael Spavor et Michael Kovrig, à Vancouver, en Colombie-Britannique, en mars 2019

Les deux Michael ont finalement été libérés en octobre dernier après plus de 1000 jours de détention dans des conditions difficiles. Leur libération et celle de Meng Wanzhou, après l’abandon de la demande d’extradition des autorités américaines, ont dégagé la voie pour qu’Ottawa tranche finalement la question.

Il aura cependant fallu patienter environ sept mois avant de connaître le verdict.

Réactions de l’opposition

Le Parti conservateur, qui talonnait le gouvernement Trudeau depuis plusieurs années pour qu’il écarte Huawei du déploiement de la technologie 5G au pays, a affirmé qu’il était temps qu’Ottawa annonce ses intentions.

« Nos partenaires du Five Eyes étaient clairs sur les dangers que représente le réseau 5G de Huawei, et ce depuis près de quatre ans. Aussi, tous les experts le disaient », a affirmé le député conservateur Pierre Paul-Hus.

Pourquoi avoir attendu autant d’années pour annoncer ce qui faisait consensus dans le monde de la sécurité nationale ? Encore une fois, Justin Trudeau a erré avec un dossier stratégique qui demandait une décision simple.

Pierre Paul-Hus, député conservateur

Le député du NPD Brian Masse a fait écho à ces critiques : « Il a fallu trois ans au gouvernement libéral pour prendre cette décision alors que les autres pays du Five Eye ont fait connaître leur position beaucoup plus tôt. Ce retard n’a fait que soulever de sérieuses questions au pays et chez nos alliés. »

« Nous accueillons favorablement cette décision tardive du gouvernement fédéral – qui était la seule chose logique à faire considérant les avertissements que nous avons reçus des experts en sécurité nationale », a pour sa part commenté Sébastien Lemire, porte-parole du Bloc québécois en matière d’industrie.