Des chaînes et des enseignes fort appréciées ont néanmoins disparu, laissant derrière elles des souvenirs sans prix. Tout au long de la semaine, cinq de ces magasins sont évoqués par nos lecteurs – plus de 700 avaient répondu à notre appel à tous.
Aujourd’hui : Distribution aux consommateurs.

Publié le 30 déc. 2021
Marc Tison
Marc Tison La Presse

Son magasin d’adoption

Distribution aux consommateurs proposait une formule aussi étrange que son nom, quand cette chaîne est apparue au Québec, au début des années 1970.

Aucun étalage, aucune allée, aucun vendeur : le client demandait au comptoir du magasin l’article choisi dans son catalogue.

Pourtant, « c’est Distribution aux consommateurs qui me manque le plus », nous a écrit Dominique Hamel. « Quand j’étais jeune, j’aimais le côté quasi magique de regarder dans le catalogue rempli de jouets, tous plus beaux les uns que les autres. »

La magie tenait en bonne partie au mystère de ces nouveaux magasins, mais pour Dominique, une couche affective s’y ajoutait.

« Ce qui rend mes souvenirs plus importants ou [chargés d’émotion], c’est que je suis adopté », explique-t-il d’emblée au téléphone.

« Ma mère biologique a eu un caillot au cerveau, je l’ai vue tomber devant moi. J’ai été envoyé dans une famille d’accueil assez austère, pour ensuite aboutir dans une famille d’adoption en 1979. »

Il débite son récit d’un ton vif, sans apitoiement.

Je n’ai pas été super choyé avant que mes parents m’adoptent. Ce qui fait que moi, quand je recevais quelque chose, c’était : wow ! Quand je voyais mes parents prendre du temps et me laisser choisir ma petite patente au Distribution aux consommateurs, pour moi, c’était beaucoup.

Dominique Hamel

La tradition s’était installée dès son arrivée : il pourrait choisir un cadeau pour son anniversaire et un autre pour Noël.

Il avait été adopté en juin 1979. Son premier anniversaire au sein de sa nouvelle famille est survenu en octobre suivant. « J’avais presque 7 ans. Quelque part en octobre, on est allés chez Distribution aux consommateurs pour mon premier cadeau. »

Il rassemble en un récit la somme de ses souvenirs.

Le garçon faisait d’abord son choix dans le catalogue livré à domicile.

« Ma mère, le plus souvent, s’assoyait avec moi : “Bon, Dominique, cette année, tu peux prendre deux affaires.” Quelquefois, c’était une, quelquefois, c’était deux. Ça dépendait de leur budget, probablement. »

Il y consacrait un mois fébrile.

Il tournait les pages une à une, détaillait les images, déchiffrait les descriptions, comparait les articles avec la minutie d’un testeur de Protégez-vous.

« L’heure était sérieuse. Je ne rigolais pas », dit-il en rigolant. « Si j’avais pu faire des graphiques, je les aurais faits. »

La décision était capitale. Du choix de ce présent dépendait tout son avenir – le temps s’étire à l’infini, à 7 ans.

« Il ne fallait pas que je rate mon coup. Parce que si je prenais une bébelle qui avait l’air bien le fun et qu’elle était décevante, j’étais pogné avec une gogosse qui ne m’intéressait pas. »

Bientôt, il entendait tomber la phrase qui scellait son destin : « Dominique, il va falloir que tu te décides ! »

Le prix du jouet était soumis à un plafond de verre dont il ignorait la hauteur et qui se matérialisait à l’improviste.

« Ma mère me disait : non, c’est trop cher. »

Une fois obtenue l’approbation parentale, il notait sur un bout de papier le code à huit chiffres qui identifierait son cadeau.

« Puis on s’en allait au Distribution aux consommateurs. »

Zut, c’est « krabodeur »

Le magasin s’ouvrait près de la rue Jean-Talon et du boulevard Pie IX, croit-il se souvenir.

À l’approche des Fêtes, le local était bondé.

« On avait tous nos manteaux d’hiver, tout le monde avait chaud. Les madames étaient trop parfumées. Les monsieurs sentaient le tabac. »

Les clients se pressaient autour des tables où ils pouvaient consulter les catalogues.

« Tout était petit. Les cartons pour inscrire notre choix étaient petits, les crayons étaient très petits. » Seule la file était longue. Un circuit menait au comptoir où un préposé prenait la commande.

« Arrive mon tour, je lui donne le carton. Ma main tremble un peu, quand même. »

Car après quelques visites, l’expérience l’avait instruit d’un risque. « Je vais arriver et ils vont me dire : c’est krabodeur, bokardeur, enfin, le mot plate. »

Back order. En rupture de stock. « Le premier mot anglais que j’ai appris. »

L’étrange expression semblait d’autant plus terrible qu’elle sonnait à ses oreilles comme une incantation.

« Moi, je le prenais personnel. Je trouvais que Distribution aux consommateurs était méchante et injuste avec moi. J’avais passé tout ce temps à bien choisir mon affaire, à être sûr de mon choix, et là, ils ne me la donnaient pas ! »

Sa mère lui en a expliqué le sens : les ruptures dans la chaîne d’approvisionnement, les problèmes logistiques et le surcroît de demandes résultant de l’affluence des Fêtes ont entraîné l’absence temporaire de l’article désiré en magasin.

Enfin, peut-être pas tout à fait dans ces mots-là.

L’explication avait dissipé la malédiction personnelle, mais la réalité n’en demeurait pas moins tragique : pas de cadeau.

Il a rapidement appris « à développer des plans B, C ou D ».

Avec un peu de chance, un plan en tête de l’alphabet se réalisait.

« On partait de là et j’étais sur mon nuage, jusqu’à tant qu’on arrive à la maison. Mais par contre, là-dessus, mes parents étaient très stricts. »

Un feu rouge s’allumait, aussi vif que le nez de Rudolph.

« C’est seulement à compter du 25 décembre que j’avais le droit de commencer à jouer avec. »

« Je ne protestais pas parce que j’étais content que mes parents – mes nouveaux parents, finalement – me donnent des choses et me permettent, moi, à 7 ans, 8 ans, de faire le choix que je voulais. »

Je suis originaire de Jonquière. Dans les années 1990, j’étais camelot pour le journal hebdomadaire Le Réveil. Et à la fin de chaque été, nous avions le catalogue du Distribution aux consommateurs à passer. Ça nous donnait 11 cennes par unité distribuée. La semaine du catalogue était ma semaine la plus payante de l’année.

H. Lavoie

Papa, Ali Baba et les lutins

Il faut voir les lieux avec le regard et la taille d’une fillette de 7 ou 8 ans, ceux d’Hélène Berger.

À l’intérieur du Mail Champlain, à Brossard, le magasin étirait sa longue enseigne blanche et bleue sur toute la façade : Distribution aux consommateurs.

Un nom aussi difficile à lire qu’à prononcer.

Elle s’y rendait avec son père, sa sœur et parfois un cousin qui habitait à quelques rues de chez elle. « Soit pour Noël ou notre fête, précise-t-elle. On avait le droit d’acheter un cadeau. Ou pour acheter un cadeau à notre mère. »

Quand mon père disait : “Allez, on embarque, on s’en va au Distribution aux consommateurs”, youpi ! C’était un évènement.

Hélène Berger

Car c’était une des rares sorties avec papa, observe-t-elle, songeuse.

« C’était phénoménal qu’il sorte avec nous. Je ne sais pas pourquoi, mais il aimait ce magasin-là. »

Il était très éclairé, se souvient-elle. « Il y avait des comptoirs qui étaient hauts. Parce que j’étais petite probablement. »

Des catalogues aux pages plastifiées y étaient attachés, chacun identifiant une place de consultation. Certains étaient en français, d’autres en anglais. Quand une des places se libérait, la malchance livrait parfois une version shakespearienne.

IMAGE FOURNIE PAR BIBLIOTHÈQUE
 ET ARCHIVES NATIONALES DU QUÉBEC

Publicité de Distribution aux consommateurs
 dans La Presse, le 28 septembre 1971

Mais les deux fillettes avaient pris la précaution de consulter d’abord celui de la maison. « On le feuilletait beaucoup avant, tout excitées, pour choisir notre petit cadeau. »

Leur père y sélectionnait lui aussi un présent pour leur mère.

Il optait habituellement pour un bijou, une des spécialités du catalogue.

« Je pense que mon père ne devait pas aimer magasiner, alors il devait aller là pour la facilité », subodore-t-elle en riant.

Pour sa part, Hélène optait pour des jeux de société, qu’elle cherche à retrouver sur les étagères de ses souvenirs. « Attendez un peu… Battleship et Mastermind… »

La détective du passé en repère un autre : « Clue ! »

Distribution aux consommateurs n’était pas le magasin de ses poupées, cependant.

« Les jeux de poupées, ça a toujours été des surprises que je n’ai pas commandées. »

La caverne

À 50 ans de distance, elle se demande ce qui pouvait attirer une fillette dans ce magasin.

Sa mémoire lui livre soudainement la réponse : « Ah, je pense que c’était le convoyeur ! »

Depuis l’entrepôt attenant, par une ouverture dans le mur, un convoyeur à rouleaux apportait le précieux article derrière le comptoir, où il était pris en charge par un commis.

« Qu’est-ce qui pouvait bien se passer en arrière ? Ça m’intriguait beaucoup. Est-ce qu’ils couraient ? Est-ce qu’il y avait beaucoup de stock ? Mon Dieu qu’on aurait aimé aller voir. »

On pensait que c’était comme chez le père Noël en arrière. Est-ce qu’ils les fabriquent ? On ne savait pas trop. J’avais 8 ans, j’étais petite.

Hélène Berger

La magie de l’inconnu et de l’incompris. Une caverne d’Ali Baba où s’activeraient des lutins. Mais un mystère auquel son père devait demeurer insensible, pourtant…

« Je trouve ça vraiment étrange. Il devait aimer aller là, lui aussi. »

Elle tente une explication.

« Il faut se mettre dans le contexte. C’était nouveau. Il n’y avait pas de compétition. »

De surcroît, en réduisant la partie aménagée des magasins, la chaîne pouvait proposer des prix alléchants, suggère-t-on.

« Ah oui, sans doute… Mais comme ce n’était pas moi qui payais… »

Puis une révélation soudaine : « Ah ! C’est pour ça que mon père y allait ! Hon, excusez… » Un grand rire…

Le risque de l’âge

Un peu plus âgée, elle s’y est rendue seule avec son cousin. « J’imagine qu’on avait 11 ou 12 ans. Ce n’était pas si loin. On y était allés comme des grands. »

Son cousin avait acheté « un jeu de guerre ». « C’était très long jouer à ça. Mon Dieu, comment ça s’appelle… »

Ça ne peut être que Risk.

« Oui ! Exactement ! On était contentes parce qu’on jouait avec lui. »

Puis les visites chez DAC se sont espacées. « Avec les années, c’était de plus en plus souvent en rupture de stock et l’excitation perdait son effet. »

Elle avait vieilli.

J’aimais donc ça regarder, feuilleter, tourner les pages du catalogue de Distribution aux consommateurs. Ça faisait rêver. Combien de fois avec mon frère, on tournait le catalogue page par page et on choisissait chacun sur notre page un rêve à posséder.

D. Champagne

Je me rappelle Distribution aux consommateurs comme d’une boîte à surprises, dans laquelle on trouvait tout plein d’objets inédits et à un prix accessible à toutes les bourses. D’ailleurs, je possède toujours une coutellerie plaquée or de huit couverts que j’avais obtenue pour la somme de 60 $.

P. Boucher

Les concurrents de la nostalgie

Perrette

Je me rappelle avec nostalgie la chaîne de dépanneurs Perrette avec leurs fameux sacs de jus “mini-sip” qu’on perforait avec une paille et des popsicles à 10 cents qu’on achetait parfois en grande quantité et qu’on nous laissait prendre dans leur boîte en carton mince directement du congélateur.

Alex O.

Sam the Record Man

Dans un dédale de corridors et d’escaliers rendant le magasin de la rue Sainte-Catherine semblable à la bibliothèque du film Le nom de la rose, je me rappelle que chercher une vieille version russe d’une symphonie de Prokofiev était aussi plaisant que l’écouter une fois rendu à la maison.

M. Corbeil

La petite histoire de Distribution aux consommateurs

Consumers Distributing a été fondé à Toronto en 1957 par Jack Stupp et Sydney Druckman. Leur intention était de réduire les prix en conservant les articles de leur catalogue dans l’entrepôt attenant au magasin, s’épargnant ainsi les coûteux aménagements des grandes surfaces.

Au Québec, les huit premiers magasins Distribution aux consommateurs ont ouvert leurs portes le 15 septembre 1971, dans la région de Montréal. Ils offraient notamment des bijoux, des articles de maison, des appareils électroniques, des jouets, des articles de plein air.

À son zénith, l’entreprise possédait 243 magasins au Canada et 217 aux États-Unis.

Provigo en a pris le contrôle en 1987, puis l’a revendue en 1991 à un holding belge.

Mais la chaîne, qui s’appuyait sur ses prix modestes, avait commencé à souffrir de la concurrence de Zellers d’abord, puis de Walmart ensuite. Parce que ses clients choisissaient leur article dans leur catalogue à la maison puis se déplaçaient sans savoir s’il était offert dans le magasin local, la chaîne s’était fait la réputation d’être fréquemment en rupture de stock. Elle a déclaré faillite en 1996, fermant 217 magasins et licenciant 3900 employés, dont 1200 à temps plein.