Faut-il parler français pour diriger le plus important chemin de fer du pays ou promettre des efforts pour l’apprendre, le cas échéant ? À la recherche de son prochain conducteur, la Compagnie des chemins de fer nationaux du Canada (CN), établie à Montréal, refuse de dire si la langue de Molière joue un rôle dans l’évaluation de ses candidats.

Publié le 29 nov. 2021
Julien Arsenault
Julien Arsenault La Presse

Assujetti à la Loi sur les langues officielles, le transporteur ferroviaire cherche la perle rare à « l’échelle mondiale ». Son président-directeur général, Jean-Jacques Ruest, 67 ans et bilingue, descendra bientôt du train pour tirer sa révérence.

Mais rien ne garantit que son successeur maîtrisera les deux langues officielles du Canada. Le CN pourrait recruter à l’extérieur de ses rangs. De plus, TCI Funds Management, deuxième actionnaire de l’entreprise en importance (5,2 %), veut voir son candidat s’installer aux commandes.

À deux reprises, La Presse a demandé à la société ferroviaire si la maîtrise du français constituait un critère d’évaluation des candidats et si des efforts seraient exigés si le choix s’arrête sur une personne unilingue anglophone.

Les communications internes et externes du CN sont toujours disponibles dans les deux langues officielles du Canada. Le conseil d’administration demeure très sensible à cette réalité.

Jonathan Abecassis, porte-parole du CN, donnant sa réponse officielle

Le changement de garde survient alors que la maîtrise du français chez les chefs d’entreprise est de retour au premier plan depuis la tempête linguistique déclenchée par le président et chef de la direction d’Air Canada, Michael Rousseau, à la suite d’un discours prononcé exclusivement en anglais devant des gens d’affaires, le 3 novembre dernier.

Le tollé avait incité Ian Edwards, grand patron de SNC-Lavalin, à repousser une allocution publique prévue le 15 novembre dernier en évoquant sa maîtrise inadéquate du français.

Un critère à évaluer

Le CN a été dirigé par des anglophones unilingues à maintes reprises depuis sa création en 1919. De l’avis d’experts en gouvernance, si le CN est sérieux, il exigera que l’apprentissage du français fasse partie des critères d’évaluation du rendement d’un dirigeant unilingue.

Lorsque des attentes sont signifiées et évaluées, c’est un signal clair que c’est un objectif important pour l’entreprise et qu’il ne devrait pas être ignoré.

Marie-Soleil Tremblay, professeure à l’École nationale d’administration publique

Le rôle d’un conseil d’administration consiste à recruter le meilleur candidat possible, rappelle Richard Leblanc, spécialiste de gouvernance, de droit et d’éthique à l’Université York, à Toronto. Cela étant dit, il ne faut pas ignorer la question du français, croit-il.

« La performance d’un [dirigeant unilingue] devrait être en partie évaluée sur sa capacité à réaliser des progrès jugés raisonnables, affirme M. Leblanc. Après 6, 9 ou 12 mois, on peut s’attendre à ce qu’un président réalise des progrès. »

Assez de poids ?

La représentativité du Québec est faible dans le conseil d’administration du CN.

Sur les 11 administrateurs, Jean-Jacques Ruest est l’unique membre originaire du Québec. Cinq se trouvent aux États-Unis et les autres proviennent de l’Ontario, de l’Alberta, de la Colombie-Britannique et de la Nouvelle-Écosse.

« J’imagine que les autres Canadiens dans le conseil sont au courant des récentes controverses, affirme Mme Tremblay. Il est raisonnable de s’attendre à ce que cela soit une question soulevée au comité des ressources humaines et de la rémunération. »

PHOTO ROBERT SKINNER, ARCHIVES LA PRESSE

L’actuel dirigeant du CN, Jean-Jacques Ruest, qui est bilingue, doit tirer sa révérence au début de 2022.

Le changement ne se limitera pas au président-directeur général. Il y en aura aussi au conseil d’administration.

Le président du conseil, Robert Pace, doit prendre sa retraite l’an prochain. TCI Fund Management, qui critique la direction actuelle depuis le printemps, a demandé la tenue d’une assemblée extraordinaire des actionnaires dans le but de remplacer 4 des 11 membres du conseil d’administration par des candidats qu’il a choisis.

Cet actionnaire souhaite que l’on confie les rênes à Jim Vena, qui a travaillé pendant des décennies pour le CN. Il était chef de l’exploitation au moment de son départ, en juin 2016. Jusqu’à la fin de 2020, il était le dirigeant du transporteur ferroviaire américain Union Pacific.

Le fonds londonien n’a pas répondu aux questions de La Presse visant à savoir si M. Vena comprenait le français et pouvait s’exprimer dans la langue. Selon l’agence Reuters, le principal intéressé était capable de le comprendre et de le parler « un peu » lorsqu’il travaillait pour le CN.

TCI s’opposait à l’offensive du CN sur le Kansas City Southern, qui a finalement échoué en septembre dernier, quand l’américaine a opté pour l’offre du Canadien Pacifique (31 milliards US), qui comportait moins de risques réglementaires. Le fonds estime que le CN aurait dû miser sur l’amélioration de son efficacité plutôt que de tenter de réaliser une acquisition coûteuse.

Depuis son arrivée en Bourse, en 1995, le CN a eu cinq présidents : Paul Tellier (1992-2002), Hunter Harrison (2002-2010), Claude Mongeau (2010-2016), Luc Jobin (2016-2018) et Jean-Jacques Ruest. M. Harrison était le seul unilingue anglophone.

Des candidats potentiels

Analyste du secteur du transport, Walter Spracklin, de RBC Marchés des capitaux, a récemment sondé ses clients-investisseurs à propos des candidats potentiels. Tour d’horizon du coup de sonde.

Jim Vena (50 %)

PHOTO TIRÉE DU SITE WEB DE L’UNION PACIFIC

Jim Vena

Vétéran de l’industrie ferroviaire, cet ex-haut dirigeant du CN a été aux commandes chez Union Pacific – deuxième chemin de fer en importance aux États-Unis au chapitre des revenus en 2020. Il est le candidat proposé par TCI Fund Management.

James Cairns (16 %)

PHOTO TIRÉE DU SITE WEB DU CN

James Cairns

Au CN depuis près de 20 ans, il est actuellement vice-président de la chaîne d’approvisionnement. Il est établi en Alberta, selon son profil LinkedIn.

Rob Reilly (14 %)

PHOTO TIRÉE DU SITE WEB DU CN

Rob Reilly

Après 30 ans au sein du géant ferroviaire américain BNSF Railway, il travaille pour le CN depuis 2019 et occupe le poste de chef de l’exploitation. Il participe de près à la gestion des activités.

Ghislain Houle (9 %)

PHOTO TIRÉE DU SITE WEB DU CN

Ghislain Houle

Chef de la direction financière depuis cinq ans et demi, M. Houle est arrivé au CN en 1997. Certains analystes croient que le CN devrait opter pour un candidat spécialisé dans la gestion des activités plutôt que dans les finances pour améliorer le ratio d’efficacité de l’entreprise.

Autres (11 %)

PHOTO EDGARD GARRIDO, ARCHIVES REUTERS

Un train du Kansas City Southern

Puisque le CN ratisse large, le chemin de fer pourrait choisir un candidat dont le nom n’a pas été évoqué par les observateurs. Par exemple, des cadres du Kansas City Southern devraient être disponibles puisque l’entreprise doit être achetée par le Canadien Pacifique.