Le géant américain juge sévèrement le plan de Québec

Julien Arsenault
Julien Arsenault La Presse

En plus de « favoriser » la Compagnie électrique Lion avec un programme « injuste » d’intensification du transport scolaire, le gouvernement Legault place presque tous ses œufs dans le même panier au moment où les constructeurs ont des difficultés à livrer la marchandise en raison des défis d’approvisionnement, plaide le géant américain Navistar.

À l’instar de Girardin Blue Bird, Autobus Thomas et Leed Autobus Transit, le constructeur de camions et de moteurs établi en Illinois tente de convaincre Québec d’assouplir les modalités afin de permettre à ses autobus d’écoliers assemblés aux États-Unis d’être admissibles aux subventions.

Par le truchement de sa division canadienne, Navistar ne s’est pas bornée à critiquer une « importante barrière commerciale » du programme. Elle a aussi soulevé des doutes à l’égard de la capacité de Lion à respecter ses échéances de livraison alors que les difficultés d’approvisionnement frappent toutes les entreprises.

Dans un document acheminé entre autres au ministère des Transports (MTQ) que La Presse a pu consulter, le constructeur américain évoque notamment la pénurie de semi-conducteurs, des composants que l’on trouve dans des puces électroniques essentielles au fonctionnement de certains modules.

Nous devons aussi prendre en considération que la fabrication de véhicules électriques nécessite des pièces produites un peu partout dans le monde. La capacité d’achat de Navistar […] nous permettra malgré tout de garantir un approvisionnement de ces composantes vitales. Est-ce que ce sera le cas pour une entreprise qui vient à peine de commencer à produire de tels véhicules ?

Extrait du document de Navistar envoyé au ministère des Transports du Québec

Québec avait annoncé en avril dernier une enveloppe de 250 millions afin d’accélérer l’arrivée de 2600 nouveaux autobus d’écoliers sur les routes d’ici trois ans. Celle-ci comportait des mesures pour amortir les coûts. Un autobus scolaire au diesel coûte près de 100 000 $ tandis que la version électrique se vend environ 300 000 $.

Pour être admissible à un coup de pouce financier, le véhicule doit avoir été assemblé au Canada. Il s’agit d’une mesure pour favoriser la production locale, comme on en retrouve par exemple aux États-Unis.

Lion est l’unique entreprise à assembler des autobus électriques de types C et D (les modèles les plus populaires) au Québec. Girardin bénéficie d’un assouplissement pour 200 autobus, qui proviennent du sud de la frontière. Ce n’est pas le cas d’Autobus Thomas, division de Daimler, et de Leeds Transit, affiliée à Navistar.

Depuis des mois, ces acteurs tentent de convaincre Québec de changer son fusil d’épaule. Signe que Navistar n’entend pas lâcher le morceau, l’entreprise a renouvelé, à la fin octobre, son inscription au Registre des lobbyistes du Québec afin de continuer à faire pression sur le gouvernement Legault.

Des écueils

Pour l’instant, Lion semble avoir été épargnée par la crise des semi-conducteurs.

Néanmoins, l’entreprise de Saint-Jérôme n’avait pas pu terminer l’assemblage d’environ 50 véhicules au troisième trimestre terminé le 30 septembre puisqu’elle avait de la difficulté à obtenir des pièces jugées « moins essentielles » comme des modules métalliques, des composants en plastique et des faisceaux de câbles.

« On a été pris un peu de court », avait convenu le président et fondateur de l’entreprise, Marc Bédard, au cours d’une entrevue téléphonique avec La Presse, le 11 novembre dernier, en marge de la diffusion des résultats. « Cela risque d’arriver encore. Je ne sais pas jusqu’à quel point cela va aller en 2022, mais au quatrième trimestre, cela aura certainement un impact. »

Bon an, mal an, le renouvellement du parc d’autobus d’écoliers se fait à une cadence de 800 à 1000 nouveaux véhicules. Lion se dit capable de livrer la marchandise.

Navistar voit toutefois les choses d’un autre œil.

Lion devra livrer entre 600 et 800 véhicules par année. Une telle commande pour une entreprise qui n’a livré que quelques dizaines de véhicules au cours de la dernière année nous apparaît non seulement excessivement ambitieuse, mais risquée pour les [transporteurs] et passagers.

Extrait du document de Navistar envoyé au ministère des Transports du Québec

Le plaidoyer du constructeur américain et les demandes répétées des distributeurs d’autobus d’écoliers ne semblent pas faire plier le gouvernement Legault.

Dans un courriel, Claudia Loupret, attachée de presse du ministre des Transports François Bonnardel, a affirmé que le programme « n’était pas lié à un seul fabricant ».

« On est au début d’un programme qui a des objectifs d’électrification ambitieux et c’est pour cette raison que les fabricants ont 12 mois à la suite du dépôt de la demande d’aide financière pour livrer le véhicule », a-t-elle écrit.

Depuis le 1er novembre, les transporteurs scolaires ont l’obligation d’acquérir des autobus d’écoliers électriques.

130

Sur les 10 000 autobus scolaires au Québec, on en trouve environ 130 alimentés à l’électricité, selon les données gouvernementales.

Groupe Autobus Séguin élargira son parc d’autobus d’écoliers électriques avec une nouvelle commande de 55 véhicules accordée à la Compagnie électrique Lion. Ce contrat est conditionnel à l’obtention d’avantages incitatifs offerts par Québec et Ottawa. Autobus Séguin avait annoncé l’achat de 60 autobus scolaires en janvier dernier.

Autour de la BIC d’offrir des millions pour le transport scolaire

La Banque de l’infrastructure du Canada (BIC) mettra 400 millions de dollars sur la table pour inciter les transporteurs scolaires à accélérer la conversion de leurs parcs d’autobus d’écoliers à l’électrique pour réduire les émissions de gaz à effet de serre, a appris La Presse.

Cette annonce se fera ce vendredi par l’agence, à Beaupré près de Québec, dans le cadre de l’assemblée annuelle de la Fédération des transporteurs par autobus.

L’argent sera offert par le truchement de prêts à long terme et à faible intérêt pour réduire le coût d’acquisition de ces véhicules qui se vendent environ 300 000 $, soit trois fois le prix d’un autobus au diesel.

Au total, quelque 4000 autobus scolaires zéro émission devraient ainsi circuler plus rapidement sur les routes de la province au cours des cinq prochaines années, selon Ottawa.

« C’est la plus importante conversion d’autobus d’écoliers dans l’histoire du pays », a indiqué une source bien au fait du dossier, mais qui n’est pas autorisée à s’exprimer publiquement.

Il n’en reste pas moins qu’un transporteur scolaire qui désire obtenir une subvention pour l’achat d’un autobus électrique devra se plier aux exigences du programme du gouvernement Legault.

Pour être admissible à une aide financière, le véhicule doit avoir été assemblé au Canada. Lion est l’unique entreprise au Québec qui peut répondre à cette exigence.

La Banque s’est entendue avec la Fédération pour son entente annoncée ce vendredi. L’organisme jouera le rôle de guichet unique pour les transporteurs scolaires qui souhaitent obtenir un prêt.

Créée en 2017 par les libéraux fédéraux, l’agence est considérée par Ottawa comme un moyen d’utiliser les deniers publics pour mobiliser les investissements privés et financer de nouveaux projets.