Le numéro deux des télécommunications au Canada, Rogers, se retrouve dans une tourmente digne d’un épisode de Dallas ou de Succession. Le président du conseil d’administration et fils du fondateur, Edward Rogers, qui manœuvre pour évincer le PDG Joe Natale. Celui-ci qui est alerté par un « appel de poche », un appel accidentel qui dévoile le complot. Edward Rogers, désavoué par sa mère et ses deux sœurs, qui perd son poste de président du conseil jeudi.

Karim Benessaieh
Karim Benessaieh La Presse

Et le plus récent épisode encore plus rocambolesque survenu vendredi, alors qu’Edward Rogers a exigé l’éviction de 5 administrateurs sur 14 qui ont voté contre lui, sans convoquer les actionnaires. M. Rogers a fait cette demande à titre de président du Rogers Control Trust, la fiducie familiale qui contrôle 97 % des droits de vote de Rogers Communications. Par un communiqué publié à 23 h 31 jeudi, il a réclamé le départ de John Clappison, David Peterson, Bonnie Brooks, Ellis Jacob et John A. MacDonald. Ce dernier avait été nommé président du conseil d’administration en remplacement de M. Rogers. Les seuls qui échappent à cette purge sont les quatre membres de la famille Rogers, le PDG Joe Natale, Robert Gemmell, Alan Horn, Philip Lind et l’ex-PDG de Québecor Robert Dépatie.

« La présidence du Control Trust est déçue des derniers évènements et commentaires concernant la gouvernance de Rogers Communications et a perdu confiance dans le conseil d’administration tel qu’il est actuellement constitué », explique-t-on dans le communiqué.

Rogers Communications a déclaré invalide la tentative d’Edward Rogers de remplacer ces cinq membres du conseil d’administration après avoir demandé des conseils juridiques, a déclaré le président du conseil, John MacDonald, dans un communiqué, vendredi soir. Rogers Communications a qualifié la dernière manœuvre d’Edward Rogers de « sans précédent », affirmant qu’aucune société publique au Canada n’avait agi d’une telle manière.

Dans sa déclaration en soirée vendredi, l’entreprise a confirmé qu’elle avait « reçu une résolution écrite de la Rogers Control Trust prétendant révoquer cinq des administrateurs indépendants de Rogers et les remplacer par des candidats de la Rogers Control Trust ». La société a examiné la résolution avec un conseiller juridique externe, a-t-elle déclaré, « et a déterminé que la résolution est invalide ». « Par conséquent, le conseil d’administration de Rogers, y compris ses administrateurs indépendants, reste inchangé », lit-on dans le communiqué.

Le communiqué réitère l’engagement de M. Natale à stimuler la performance commerciale et à réaliser sa proposition de fusion avec Shaw Communications.

Un feuilleton familial

Il s’agit d’un nouveau développement, et certainement pas le dernier, dans ce feuilleton familial qui agite la classe politique et médiatique canadienne depuis un mois.

L’agence Bloomberg a par ailleurs révélé qu’Edward Rogers avait réussi à battre une motion déposée lors d’une réunion de la fiducie familiale, jeudi. Sa mère, ses deux sœurs ont tenté de limiter le pouvoir d’Edward d’utiliser les droits de vote à sa guise. Ils n’ont pu obtenir la majorité des voix de ce groupe de 10 personnes.

Dans une déclaration écrite envoyée à Bloomberg, la mère et les deux sœurs d’Edward Rogers ont annoncé qu’elles continueraient à se battre.

Nous sommes de toute évidence déçues qu’Edward ait décidé de continuer à nuire aux intérêts des employés, des actionnaires et des clients de Rogers. Simplement résumées, ses actions montrent un mépris de la bonne gouvernance et constituent un grand risque pour l’entreprise à un moment particulièrement délicat.

Extrait de la déclaration écrite par la mère et les soeurs d’Edward Rogers

Elles estiment en outre qu’Edward a « mal évalué sa position légale », et qu’il n’existe aucun précédent lui permettant de limoger cinq administrateurs indépendants, sans qu’il y ait eu une assemblée d’actionnaires.

Trahi par son téléphone

Cet invraisemblable affrontement familial a éclaté le 29 septembre dernier, avec l’annonce du départ du directeur financier Tony Staffieri, alors que Rogers est en plein processus d’acquisition de Shaw pour un total de 26 milliards.

Le quotidien torontois Globe and Mail a alors révélé qu’on avait montré la porte à M. Staffieri après qu’on eut découvert qu’il avait manœuvré avec le président du conseil d’administration, Edward Rogers, pour prendre le poste de PDG de Joe Natale.

La façon dont le complot a été découvert ne manque pas d’ironie dans une entreprise de télécommunications, a en outre découvert le Globe and Mail cette semaine. C’est en fait M. Staffieri lui-même qui a appelé accidentellement et sans le savoir le PDG Joe Natale, un « appel de poche » pendant lequel il discutait avec un ex-conseiller juridique des modalités de ce remplacement.

Informé du congédiement de M. Staffieri et de l’échec de sa manœuvre, Edward Rogers a convoqué une réunion du conseil d’administration le 26 septembre pour obtenir la tête de M. Natale. La majorité du conseil, y compris sa mère Loretta et ses deux sœurs Melinda Rogers-Hixon et Martha, s’est liguée contre lui et a maintenu le PDG à son poste.

Cette majorité a par ailleurs eu raison d’Edward Rogers jeudi dernier, en lui enlevant son titre de président du conseil. Le conseil a en outre annoncé la formation d’un comité de direction qui aura la tâche d’« établir des protocoles clairs relatifs aux interactions entre le président du conseil et les membres de la direction ». Ces développements sont survenus le jour de l’annonce des résultats financiers de Rogers Communications pour son troisième trimestre 2021. Avec des bénéfices de 490 millions, en baisse de 4,2 % par rapport à la même période l’an dernier, ces résultats étaient tout de même supérieurs aux attentes des analystes, qui ont par ailleurs accueilli favorablement l’ajout de 175 000 abonnés aux services sans fil.

La tourmente n’a pratiquement eu aucun effet sur le cours de l’action de Rogers, qui est passée de 59,93 $ le 29 septembre dernier à 60,11 $ ce vendredi.

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