Air Canada a-t-elle instrumentalisé la C Series en 2016 pour tourner la page sur la débâcle d’Aveos ? Non, selon Calin Rovinescu, grand patron du transporteur aérien à l’époque. L’entreprise avait toutefois clairement signifié au gouvernement québécois qu’elle s’intéressait à l’avion conçu par Bombardier.

Julien Arsenault
Julien Arsenault La Presse

La question s’est invitée, vendredi, au procès de l’action collective d’au moins 150 millions intentée par d’ex-salariés du spécialiste de la maintenance disparu en 2012 contre l’entreprise, qui en est à sa deuxième semaine.

« Je peux vous dire que nous avions clairement indiqué à tout le monde que nous aimions l’avion, mais que nous procéderions à son achat avec plus de prévisibilité sur [certaines] questions », a expliqué M. Rovinescu à la juge Marie-Christine Hivon, au cours de son contre-interrogatoire par la poursuite.

Celui qui a tiré sa révérence à la tête d’Air Canada en février dernier était entendu par le truchement d’une visioconférence, puisqu’il se trouvait à Toronto. Son témoignage s’est déroulé en anglais.

Selon M. Rovinescu, la C Series, programme aujourd’hui contrôlé par Airbus et renommé A220, n’a pas servi de monnaie d’échange pour convaincre le gouvernement québécois d’abandonner ses démarches judiciaires contre le plus important transporteur aérien au pays.

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Calin Rovinescu, ancien PDG d’Air Canada

Nous n’achetions pas l’avion parce que nous réglions le litige. C’est l’un des éléments qu’il faut souligner ici.

Calin Rovinescu, ancien PDG d’Air Canada

Toutefois, en sachant que Québec tournerait la page sur la dispute, il devenait plus facile de s’engager à effectuer l’entretien lourd des appareils, a expliqué le témoin. Au moment d’annoncer la commande, Air Canada faisait valoir que cela devait mener à l’établissement d’un « centre d’excellence ».

En 2015, la Cour d’appel du Québec avait confirmé qu’Air Canada devait maintenir ses centres d’entretien dans trois villes au Canada, dont Montréal. La société aérienne s’était alors tournée vers la Cour suprême. Le gouvernement québécois a toutefois mis fin à son recours depuis.

Longue saga

Aux prises avec des difficultés financières et une diminution du volume de travail émanant d’Air Canada – son principal client, qui représentait 90 % de ses revenus –, Aveos a brusquement fermé ses centres de maintenance situés à Montréal, à Winnipeg et à Mississauga en mars 2012. D’un seul coup, quelque 2600 emplois, dont 1800 au Québec, avaient disparu.

L’évènement avait déclenché une série de poursuites contre le transporteur aérien, à qui l’on reprochait de ne pas respecter la loi fédérale.

Québec et Ottawa avaient accepté de tourner la page en 2016 quand la compagnie aérienne avait commandé 45 appareils de la C Series. Québec avait mis fin à sa poursuite, et Ottawa s’était engagé à modifier la loi ayant mené à la privatisation d’Air Canada pour en assouplir les conditions encadrant l’entretien de ses aéronefs.

Le centre d’excellence n’existe toujours pas, alors que la commande ferme de 45 avions a été révisée à 33 appareils.

L’action collective concerne la période s’échelonnant de 2012 à 2016, année où la loi fédérale a été modifiée. Les plaignants veulent aussi démontrer qu’Air Canada a volontairement provoqué la fermeture de la société de maintenance par ses agissements.

Pendant le contre-interrogatoire, la poursuite a demandé à M. Rovinescu si l’achat des C Series et l’engagement de réaliser l’entretien lourd des appareils représentaient la « contrepartie » de son entente avec le gouvernement québécois, qui avait accepté de cesser ses démarches juridiques.

Les avocats d’Air Canada ont fait observer que cela venait enfreindre le privilège d’un tiers, l’État québécois, concerné par la question. Après un long débat, la juge Hivon a décidé que ce n’était pas le cas.

Invité à répondre aux questions des avocats d’Air Canada, M. Rovinescu a rejeté d’un revers de main la thèse selon laquelle le transporteur aérien avait délibérément planifié la débâcle d’Aveos, ancienne filiale devenue indépendante et dans laquelle le transporteur aérien détenait une participation de 17,5 %.

Il n’y a jamais eu un tel plan. C’est une suggestion un peu absurde, je dirais. Nous voulions qu’Aveos survive. Air Canada a soutenu en 2010 la restructuration [d’Aveos] pour lui donner le temps de devenir plus concurrentielle, réduire ses coûts et améliorer sa performance.

Calin Rovinescu, ancien PDG d’Air Canada

Comme l’a fait jeudi l’actuel président et chef de la direction d’Air Canada, Michael Rousseau, qui occupait le poste de directeur financier en 2012, M. Rovinescu a présenté le spécialiste de la maintenance comme une entreprise qui faisait face à d’importants défis financiers ainsi qu’à des problèmes de productivité.

Le procès doit se poursuivre jusqu’à la fin du mois.