Un an et demi de préparatifs, six petites minutes de vol, une première mondiale. L’entreprise de Bromont Unither Bioélectronique, filiale du géant américain United Therapeutics, a réussi le mois dernier le transport par drone de poumons entre deux hôpitaux torontois, « un tremplin » qui pourrait révolutionner le domaine des transplantations, annonce Mikaël Cardinal, vice-président.

Karim Benessaieh
Karim Benessaieh La Presse

Sur une distance de 1,5 km, ce drone a transporté son précieux colis de 6 kg du Toronto Western Hospital au Toronto General Hospital, où un patient a reçu avec succès sa greffe, fin septembre.

« C’est vraiment un accomplissement remarquable en termes de complexité, dans un espace aérien contrôlé et un vol au-dessus d’une haute densité de population », explique M. Cardinal, ingénieur de formation qui a coordonné la conception, le développement et le vol du drone.

L’appareil volant était entièrement automatisé, mais est resté sous la supervision constante d’un pilote humain, en cas de pépin.

Le Toronto General Hospital a été choisi pour la démonstration parce qu’il a été le premier en 1983 à effectuer une transplantation pulmonaire réussie.

Jusqu’à 463 km

Le vice-président gestion de programme, systèmes de livraison d’organes chez Unither Bioélectronique en convient, le transport sur 1,5 km aurait pu être effectué dans des délais acceptables par des méthodes plus classiques. Il estime cependant que même sur de courtes distances, par exemple entre l’aéroport et l’hôpital, le transport par drones peut réellement sauver des vies en cas de congestion routière.

Mais il ne s’agit que d’un premier pas. Dans les installations de Bromont, on développe trois appareils qui auront une autonomie entre 35 et 463 km, ouvrant la porte au transfert vers des régions éloignées des grands centres.

Le principal défi, c’est de démontrer la constance et la sécurité des opérations en intégrant différentes technologies. On a par exemple développé un système de transport, une boîte qui s’adapte au drone qui est très facilement déployable, qui maintient les paramètres thermiques de l’organe, qui le protège de son environnement et des vibrations.

Mikaël Cardinal, vice-président gestion de programme, systèmes de livraison d’organes chez Unither Bioélectronique

Ce n’est pas la première fois qu’un drone est utilisé pour le transport d’organes. La première toutes catégories a été établie en avril 2019 pour le transfert d’un rein vers le University of Maryland Medical Center, à Baltimore. En septembre 2020, on a également effectué des vols avec succès au Nevada, pour des cornées et des reins, ainsi que le transfert d’un pancréas au Minnesota. « Dans le cas d’un poumon, c’est une première mondiale », dit M. Cardinal.

Dans le cas d’Unither Bioélectronique comme de ses prédécesseurs, il s’agit pour le moment de prototypes et de démonstrations. Ce n’est pas avant 2025 qu’on espère mettre sur le marché une telle solution commerciale. Celle-ci coûterait « de 40 à 60 % moins cher » que le transport par hélicoptère, parce qu’elle requiert moins d’entretien et mobilise moins de personnel, précise le vice-président.

« On a démontré avec nos drones de plus grandes dimensions, de par la grande simplicité des systèmes, qu’on va être capables de livrer des organes directement sur les sites des hôpitaux avec des coûts de maintenance et d’opération moindres. »

Attente mortelle

La filiale de Bromont est en fait au bout du rêve que tente de concrétiser Martine Rothblatt, qui a cofondé Sirius XM au début des années 1990. Deux ans après qu’on eut diagnostiqué une hypertension pulmonaire chez sa fille, qu’on considérait comme incurable à l’époque, elle a fondé United Therapeutics. Son entreprise, établie à Silver Spring, au Maryland, a racheté à GlaxoSmithKline et commercialisé une molécule qui constitue aujourd’hui le principal traitement de cette maladie. United Therapeutics a enregistré des revenus de 1,5 milliard US en 2020.

L’entreprise américaine veut aller plus loin, avec le développement d’organes artificiels, l’utilisation de « xénopoumons » provenant d’autres espèces animales et même de l’impression 3D d’organes, précise M. Cardinal.

Au Québec, au 31 décembre 2020, 802 personnes étaient en attente d’une greffe d’organes, que 390 d’entre elles ont reçue durant l’année, selon Transplant Québec ; 43 personnes sont mortes alors qu’elles attendaient leur greffe.