« Travailler la fin de semaine, ça ne fait pas leur affaire. Ça ne fait plus l’affaire de personne, on dirait. Les gens arrivent maintenant avec leurs conditions. L’offre d’emploi de semaine est beaucoup plus importante [qu’avant]. Ils ont le choix », lance sans détour Franck Henot, copropriétaire de l’Intermarché Boyer sur l’avenue du Mont-Royal. Découragé devant ce désintérêt, il ne veut toutefois pas se résigner à fermer la fin de semaine.

Nathaëlle Morissette
Nathaëlle Morissette La Presse

De plus en plus de caisses automatisées dans les supermarchés. Des clients qui se cognent le nez sur la porte d’une boutique de chaussures fermée le dimanche alors que les autres magasins autour dans le centre commercial sont ouverts. Des propriétaires de commerce qui doivent prendre la place des employés sur le plancher la fin de semaine. Voilà des scénarios qui pourraient devenir fréquents dans les commerces et restaurants où, s’il est déjà difficile de recruter de la main-d’œuvre, trouver des employés prêts à sacrifier leurs week-ends devient quasi impossible.

En viendra-t-on à ne plus avoir de candidats pour travailler selon cet horaire ? Alors que le débat concernant la fermeture des quincailleries le dimanche fait rage, les commerçants interrogés ne sont pas tous prêts à faire une croix sur les ventes qu’ils enregistrent à l’occasion du magasinage dominical. Il faut donc trouver d’autres solutions.

Par ailleurs, certains employeurs estiment que la rentrée scolaire en présentiel dans de nombreux établissements incitera les étudiants, qui reprennent peu à peu une vie normale, à vouloir arrondir leurs fins de mois avec un emploi de caissier, de serveur ou encore de vendeur, pendant la fin de semaine.

L’automatisation, une solution

À peine 24 heures avant notre conversation téléphonique, Franck Henot était en rencontre avec des représentants de son institution financière. Son projet : installer quatre caisses automatisées dans son commerce.

Devant le désintérêt de ses aspirants caissiers pour l’horaire du samedi ou du dimanche, M. Henot a-t-il songé à fermer son épicerie de quartier, qui compte 90 employés, pendant la fin de semaine ? « C’est parce qu’on est une épicerie », répond-il d’emblée.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Franck Henot, copropriétaire de l’Intermarché Boyer sur l’avenue du Mont-Royal

Du vendredi au lundi, on fait 60 % de notre chiffre d’affaires. Le jour où on ferme ces journées-là, on perd notre seuil de rentabilité. C’est fini.

Franck Henot, copropriétaire de l’Intermarché Boyer

Ainsi, pour éviter de jongler sans cesse avec les horaires et de s’assurer d’offrir un service, le commerçant, qui compte actuellement cinq caisses dans son magasin, a décidé de se tourner vers les caisses automatiques. Il en aura quatre, auxquelles s’ajouteront trois caisses standards. « Je veux opérer. Ça va me donner un coussin d’à peu près 50 heures par semaine dans mon magasin. »

Pas de chaussures le dimanche

Il n’y a pas qu’en épicerie que l’on doit devenir expert en gymnastique… d’horaires. Jean-François Transon, président de Club C et de Nero Bianco, a dû fermer 2 de ses 35 magasins de chaussures le dimanche, faute d’employés. Cette situation perdure depuis le mois de mai. « Je n’ai pas assez d’employés. Et à un moment donné, il faut que tu donnes congé aux gens, sinon, ils vont partir, lance spontanément M. Transon. Ça amène un autre problème. Les centres commerciaux sont après toi et disent que tu ne respectes pas tes heures. »

Pourrait-il devoir fermer d’autres magasins la fin de semaine ? « Dans n’importe quelle boutique, je suis à une démission près de me dire : comment on revoit les horaires pour que ça fonctionne 7 jours sur 7 ? »

Il n’est toutefois pas prêt à mettre une croix définitive sur le dimanche. « Les dimanches, ce sont d’excellentes journées », affirme-t-il. Selon lui, la situation pourrait devenir moins critique lorsque la Prestation canadienne de la relance économique (PCRE), une aide financière versée aux salariés touchés par la COVID-19, ne sera plus en vigueur.

Généralement, les gens qui travaillent la fin de semaine, ce sont des étudiants. Là, tu as la PCRE. Si tu travailles 15 heures à 15 $ l’heure, bien il faut que tu te déplaces et que tu travailles.

Jean-François Transon, président de Club C et de Nero Bianco

En théorie, Jean-François Transon assure ne pas être contre la fermeture des commerces le dimanche. « Si j’ai un décret gouvernemental qui me dit : “À partir de maintenant, vous êtes fermés les dimanches”, il n’y a pas de problème. Mais je veux m’assurer que Walmart ne puisse pas vendre de souliers le dimanche. »

La rentrée scolaire, un effet positif

Du côté des restaurants Pacini, Pierre-Marc Tremblay, propriétaire et président du conseil d’administration, estime que le défi de la main-d’œuvre – qui touche tous les secteurs de l’économie – n’est pas plus grand la fin de semaine que la semaine. Contrairement à beaucoup de gens interrogés, M. Tremblay commence à voir le bout du tunnel. « Actuellement, on ressent vraiment un soulagement de ce côté-là. Il y a plus de gens qui reprennent une vie normale, des étudiants qui recherchent une job de fin de semaine pendant leurs études. »

Un point de vue partagé par Charles de Brabant, directeur général de l’École Bensadoun de commerce au détail de l’Université McGill. « Ils ont besoin de travailler s’ils veulent faire des sorties, acheter des vêtements, cite-t-il en exemple. D’après moi, ça va avoir un impact très positif. »

M. Tremblay admet néanmoins que « les exigences demandées à l’employeur sont de plus en plus grandes ». Des étudiants qui ne veulent pas travailler pendant la période des examens ou qui acceptent seulement de se présenter au boulot une fin de semaine sur deux, M. Tremblay en voit plus qu’avant.

C’est sûr qu’il va falloir être créatifs, vivants, aimants pour nos employés dans l’avenir si on veut en avoir.

Pierre-Marc Tremblay, propriétaire et président du conseil d’administration des restaurants Pacini

D’ailleurs, Pacini a décidé d’innover dans ses méthodes d’embauche en invitant les futurs candidats à souper… sans CV. « [On veut] simplifier les choses. Pousser sur le relationnel plus que sur l’organisationnel. Le message, c’est : ce qui est important, c’est qui vous êtes, qui on est et on va voir si on fitte ensemble. »

Campagne pour fermer le dimanche

Après avoir rouvert le débat, l’Association québécoise de la quincaillerie et des matériaux de construction (AQMAT) se prépare à lancer une campagne de sociofinancement sous le nom de « Fermer le dimanche pour mieux ouvrir ». « [Il y aura une pétition] pour sensibiliser les gens au fait que la fin de semaine, c’est rendu difficile, voire impossible d’avoir des employés, indique le président, Richard Darveau. Donc, ou bien vous nous soutenez dans cette démarche-là pour que la loi change, ou bien il y a de plus en plus de quincailleries qui vont fermer. Point. »

« L’argent qu’on va récolter, ajoute-t-il, va servir avant tout à démontrer économiquement [avec l’aide d’une étude] qu’ouvrir moins d’heures ne fait pas perdre d’argent à un commerce. Si l’ensemble des commerces sont fermés, ça règle le problème. »

10 770

C’est le nombre de postes vacants dans le secteur de la restauration (chefs, cuisiniers, personnel de services, préposés au comptoir, etc.).

Source : Statistique Canada (premier trimestre 2021)

15 725

C’est le nombre de postes vacants dans le secteur du commerce de détail.

Source : Statistique Canada (premier trimestre 2021)

Appel à tous

Faut-il payer plus cher nos produits pour offrir de meilleures conditions d’emploi ? Ouvrir la porte aux travailleurs étrangers ? Fermer les commerces plus tôt ou des journées entières ? Avez-vous des solutions ? Qu’en pensez-vous ?

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