Télésat doit encore boucler le montage financier de son réseau de satellites de télécommunication – qui doit générer des retombées au Québec –, mais un investissement d’environ 1,5 milliard de dollars d’Ottawa lui permet de faire un pas de géant. Dans une course où des milliardaires comme Elon Musk et Jeff Bezos s’activent, l’entreprise aura du pain sur la planche si elle veut faire bonne figure.

Julien Arsenault
Julien Arsenault La Presse

Alors que la campagne électorale fédérale doit être déclenchée dimanche, Ottawa a accepté, après quelques mois de négociations, de prêter 790 millions à l’entreprise ontarienne en plus d’y injecter 650 millions en échange d’actions privilégiées.

« Cela envoie un signal de confiance aux marchés ainsi qu’aux investisseurs parce que les gouvernements appuient Télésat, a expliqué le ministre de l’Innovation, des Sciences et de l’Industrie, François-Philippe Champagne, au cours d’une entrevue avec La Presse, jeudi. C’est fondamental. »

En février dernier, le gouvernement Legault avait également mis 400 millions à la disposition de Télésat – 200 millions pour des actions privilégiées ainsi qu’un prêt de 200 millions – pour l’épauler.

Évalué à 6,5 milliards, le projet Lightspeed prévoit, dans un premier temps, le déploiement de 298 satellites en orbite basse (LEO), à plus de 1000 kilomètres au-dessus de la Terre, afin notamment d’offrir l’accès à l’internet haute vitesse dans des régions éloignées.

Au Canada, 40 000 foyers devraient grâce au projet avoir accès à l’internet haute vitesse, à la technologie LTE et à la 5G à compter de 2024. L’entreprise ambitionne également d’étendre sa constellation dans le reste du monde.

Télésat n’a pas encore procédé au lancement de son premier satellite lié à ce projet. Elle doit encore trouver 2,5 milliards, ce qui devrait se concrétiser « dans les prochains » mois auprès d’agences de crédit à l’exportation comme Exportation et développement Canada et la banque publique d’investissement Bpifrance, a expliqué le président et chef de la direction de l’entreprise, Daniel Goldberg.

« L’appui [du fédéral] était la pièce manquante », a-t-il dit, au cours d’un entretien téléphonique.

Un pari risqué ?

Télésat n’est pas un nouveau venu dans le domaine de l’aérospatiale. Fondée en 1969 par le gouvernement fédéral, l’entreprise a lancé son premier satellite de communication, Anik A1, trois ans plus tard et a mis sur pied la première couverture internet pour les fournisseurs en 1996. Elle avait été vendue à Bell Canada en 1998.

Mais elle n’est pas la seule entreprise qui ambitionne de déployer des satellites en orbite basse afin d’offrir l’internet haute vitesse et la connectivité cellulaire.

Amazon est à l’origine d’un projet de 3200 satellites en orbite basse. De plus, Starlink, le projet du célèbre entrepreneur Elon Musk, exploite déjà une constellation de plus de 1000 satellites. La Chine veut aussi avoir sa part du gâteau, et au Royaume-Uni, OneWeb, qui appartient en partie au gouvernement britannique, vient de récolter 300 millions US et a déjà lancé des satellites.

Dans ce contexte, est-il risqué que Québec et Ottawa financent le projet de Télésat à hauteur de 28 % ? Pas selon MM. Champagne et Goldberg.

« Le gouvernement est au courant de ce qui se passe, a dit le patron de Télésat. Pour être en mesure de se tailler une place, il s’agit de projets auxquels les gouvernements doivent participer afin de ne pas mettre en péril notre leadership. »

De son côté, M. Champagne a fait valoir des enjeux de « souveraineté » afin que le Canada soit en mesure de « jouer un rôle clé » dans le créneau de la communication par satellite.

Il y a de la concurrence en Europe, aux États-Unis et ailleurs. Tous ces projets ont bénéficié d’appuis gouvernementaux pour développer ces technologies.

François-Philippe Champagne, ministre de l’Innovation, des Sciences et de l’Industrie

Télésat dispose d’une expérience plus étoffée que certains de ses rivaux, mais la société devra accélérer le pas si elle ne veut pas accumuler trop de retard dans un créneau de plus en plus convoité, estime Caleb Henry, analyste principal au sein de la firme américaine Quilty Analytics, qui se spécialise dans l’aérospatiale.

« C’est une entreprise qui sait comment faire de l’argent dans le secteur de la communication par satellite, a-t-il expliqué, au téléphone. Si certains de ses concurrents sont bien épaulés financièrement, Télésat a un avantage sur le plan de l’expérience. »

Pour le moment, les entreprises visent des créneaux différents. Les satellites de Télésat doivent envoyer des signaux à des tours de retransmission au sol. Contrairement au projet Starlink, ces signaux sont ensuite réacheminés par des fournisseurs, et non directement envoyés aux consommateurs et aux entreprises.

Il y a quand même des risques, selon Quilty Analytics. Dans une note publiée en mai dernier, la firme soulignait que Télésat accusait plus de deux années de retard par rapport à certains rivaux et qu’il pourrait y avoir des dépassements de coûts.

Empreinte québécoise

C’est le géant franco-italien Thales Alenia Space qui fabriquera les satellites, mais l’assemblage sera réalisée au Québec.

Dans la province, Télésat promet d’implanter, dans la région de Gatineau, une demi-douzaine de sites, dont un centre d’exploitation de son réseau. Cela devrait se traduire par la création de quelque 300 postes.

De plus, l’ontarienne MDA, qui exploite une usine à Sainte-Anne-de-Bellevue, a été retenue pour fabriquer les antennes actives des satellites. Elle devrait embaucher 280 personnes en agrandissant ses installations grâce à un prêt de 50 millions du gouvernement Legault.

Tant à Québec qu’à Ottawa, les sommes seront déboursées lorsque Télésat, qui doit faire son entrée au NASDAQ plus tard cette année, aura finalisé son montage financier.