Chez Alexandre, brasserie de la rue Peel, s’est placé fin juin sous la protection de la Loi sur la faillite et l’insolvabilité, faisant du propriétaire de ses locaux son principal créancier et laissant à son ex-chef victime d’un « congédiement déguisé » le maigre espoir de récolter les miettes restantes.

Hugo Joncas
Hugo Joncas La Presse

Quatre mois après avoir été condamnée à rembourser trois ans de salaire à son ancien chef pour « congédiement déguisé », la célèbre brasserie française Chez Alexandre, à Montréal, s’est placée fin juin sous la protection de la Loi sur la faillite et l’insolvabilité.

Le propriétaire du restaurant de la rue Peel, très couru par les gens d’affaires et les touristes fortunés, assure pourtant que les clients affluent et dépensent plus que jamais, en cette période de déconfinement estivale.

« C’est juste un petit quiproquo avec mon propriétaire, dit Alain Creton. Ça n’a rien à voir avec l’achalandage de Chez Alexandre. Comme vous le savez, on est très occupés, même qu’on est débordés. »

Il n’a pas précisé la nature dudit quiproquo. Selon sa proposition concordataire déposée au Bureau du surintendant des faillites (BSF), la situation n’a cependant rien d’anodin. Avec un déficit de 685 940 $, le Restaurant Alexandre inc. dit ne détenir aucune liquidité : ni dépôts en banque ni espèces.

Le patron de la brasserie, connue pour sa cuisine parisienne traditionnelle, n’a pas voulu expliquer en détail sa situation financière. Pas de commentaires non plus sur ce qu’il adviendra de l’une de ses plus importantes dettes selon les documents déposés au BSF : les 184 192 $ qu’il doit à son ancien chef Christian Peillon.

En février dernier, le Tribunal administratif du travail a jugé qu’il avait subi un « congédiement déguisé » en 2018, quand Alain Creton l’a remplacé par le chef français étoilé Éric Lecerf (voir plus bas).

Lisez la décision dans le jugement Christian Peillon c. Restaurant Alexandre inc.

Le juge administratif a condamné Chez Alexandre à rembourser le salaire qu’a perdu le chef Peillon pendant trois ans. Mais selon la proposition qu’ont acceptée la majorité des créanciers le 16 juillet, M. Peillon ne recevrait que 8751 $ – moins de 5 % de ce que lui doit la brasserie.

L’ancien chef de 71 ans ne s’explique pas l’absence d’argent dans les comptes de Chez Alexandre. « Le restaurant roule, il fonctionne à fond la caisse ! »

Christian Peillon compte contester la proposition de la brasserie, et le tout doit donc se retrouver devant la Cour supérieure, le 9 septembre. Chez Alexandre devra alors convaincre un juge de l’entériner.

Alain Creton assure que son conflit avec son ancien chef « se règle ».

PHOTO PATRICK SANFAÇON, ARCHIVES LA PRESSE

Alain Creton

Mais il va falloir attendre qu’on se remette en affaires tranquillement. Donc, il n’y a pas de grosse affaire là-dessus. On va y arriver, on va travailler pour, comme on a fait pendant des années.

Alain Creton, propriétaire de Chez Alexandre et fils

La Presse a voulu obtenir des précisions, mais le patron de la brasserie a raccroché.

Sauvé par une grosse dette au proprio

Quand il a déposé sa proposition le 29 juin, le déficit du Restaurant Alexandre inc. était de 191 479 $ et son plus important créancier était Christian Peillon.

Le jour même du vote sur la proposition, le 16 juillet, Alain Creton a toutefois annoncé qu’il avait résilié le bail de l’établissement avec le propriétaire de ses locaux de la rue Peel, Édifice Hermès.

Dans un tel cas, la Loi sur la faillite et l’insolvabilité permet au locateur d’exiger non seulement le loyer impayé, mais également une partie des loyers futurs qu’il doit perdre à cause de cette résiliation.

D’où l’explosion de la créance du proprio.

Résultat : la somme qu’Hermès réclame au restaurant a quadruplé, bondissant à 611 779 $. Le déficit de Chez Alexandre a donc explosé lui aussi, et les autres créanciers, principalement le chef Peillon, ne peuvent plus espérer que des miettes.

« Cette clause donne l’occasion au propriétaire de l’immeuble de devenir le premier créancier », déplore M. Peillon.

En votant en faveur de la proposition, Hermès a sauvé son locataire de la faillite, mais l’ex-chef devra sans doute dire adieu au gros des 184 192 $ qu’aurait dû lui payer Chez Alexandre.

Cela dit, la brasserie a déclaré un actif de seulement 150 000 $ – surtout des bouteilles de vin. Christian Peillon ne s’en sortirait donc pas beaucoup mieux en provoquant sa faillite pure et simple, selon le syndic responsable du dossier, André Allard. « Mais surtout, ce sont 40 employés qu’on laisserait sur le carreau », dit-il.

Toujours dans ses locaux de la rue Peel

Selon son avis de résiliation de bail, le restaurant devait quitter les lieux le 17 juillet. Six jours plus tard, il était toujours ouvert, rue Peel.

Christian Peillon se demande pour quelle raison Alain Creton a résilié son bail : « Quelle est la logique si la brasserie reste ? »

Chez Alexandre essaie tout simplement de « sauver les meubles », selon André Allard. « Avec le bail qu’il avait, c’était impossible », dit le syndic.

PHOTO CATHERINE LEFEBVRE, COLLABORATION SPÉCIALE

Selon son avis de résiliation de bail, Chez Alexandre devait quitter les lieux le 17 juillet. Six jours plus tard, il était toujours ouvert, rue Peel.

L’avocat de Chez Alexandre assure que la résiliation du bail ne visait aucunement à éviter de payer l’argent que la brasserie doit à Christian Peillon. « Ce n’est absolument pas la raison », dit Stéphane Rivard.

À l’automne 2020, Alain Creton avait dit à La Presse à quel point les subventions d’Ottawa pour la réduction de loyer accordées aux entreprises l’avaient aidé à passer à travers la crise de la COVID-19. « Je paie 10 000 $ par mois au lieu de 40 000 $ », avait-il indiqué à notre journaliste.

Son avocat n’a pas pu préciser si Alexandre recevait toujours cette aide publique ni si les fonds du fédéral avaient bel et bien servi à payer le loyer.

Le président d’Hermès, Shlomo Drazin, et l’avocat de l’entreprise, Ryan Eichler, n’ont pas rappelé La Presse malgré nos messages sur leurs boîtes vocales.

Après 15 ans, le chef Peillon « tabletté »

En 2018, victime d’un « congédiement déguisé », il a perdu les rênes de sa cuisine au profit d’un chef étoilé

PHOTO OLIVIER JEAN, LA PRESSE

Christian Peillon, ancien chef de Chez Alexandre, chez lui

Pendant sept ans chef des cuisines de Chez Alexandre, à Montréal, Christian Peillon ne comptait pas du tout prendre sa retraite quand il a quitté le restaurant, il y a trois ans. Un « congédiement déguisé » l’a toutefois poussé à la porte de la brasserie, selon une décision du Tribunal administratif du travail rendue en février.

Selon lui, le patron, Alain Creton, l’a tout simplement « tabletté ».

« Il voulait une tête couronnée dans sa cuisine », raconte le cuisinier de 71 ans. En 2018, le chef étoilé Éric Lecerf, qui a travaillé 30 ans avec le maître de la nouvelle cuisine Joël Robuchon, a pris sa place au troquet de la rue Peel.

Un chef de trop dans la brasserie

« Au début, il n’était pas question qu’il me remplace, dit Christian Peillon. M. Lecerf est resté avec moi de mars à juillet. Pendant tous ces mois, il me suivait à la trace dans la cuisine. Il me regardait travailler, regardait comment je gérais… Parce que M. Lecerf n’avait aucune expérience canadienne. »

Puis Christian Peillon est parti en vacances. « Quand je suis revenu, les choses avaient changé. M. Lecerf avait pris ma place, carrément. »

Un lundi matin, Alain Creton l’attendait dans le restaurant, selon lui.

Il m’a dit : “M. Peillon, vous êtes dégagé de toute responsabilité. Vous ne faites plus rien, M. Lecerf prend le contrôle de la cuisine.”

Christian Peillon, ex-chef des cuisines de Chez Alexandre

Après un préavis de deux semaines passées aux fourneaux en simple cuistot, le chef Peillon est finalement parti en août 2018, après 15 ans dans les cuisines d’Alexandre, dont 7 comme chef cuisinier. Puis il a porté plainte pour congédiement sans cause.

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Christian Peillon dans la salle à manger de Chez Alexandre en 2013, alors qu’il était aux commandes de la cuisine.

« C’était un renvoi déguisé, dit-il. On n’a pas besoin de deux chefs pour passer les commandes et faire le travail ! »

En février dernier, le Tribunal administratif du travail lui a donné raison.

Le juge administratif a bien reconnu que Christian Peillon pouvait connaître des « sautes d’humeur, peut-être impulsives ». Mais sous sa direction, « le climat de travail semble tout à fait convenable au restaurant », ajoute-t-il.

Le Tribunal a obligé Chez Alexandre à le réintégrer comme chef cuisinier et à lui payer près de trois années en salaire impayé, en indemnité et en dommages, une somme évaluée plus tard à 184 192 $.

« Je me suis battu pour rien ! »

Mais voilà : la brasserie s’est placée sous la protection de la Loi sur la faillite et l’insolvabilité. Selon sa proposition concordataire, elle ne rembourserait que 4,8 % de ses dettes à Christian Peillon et aux autres créanciers.

« C’est vraiment triste. On a des lois, j’ai un gros jugement des normes du travail, et ce n’est pas respecté, dit-il. Je me suis battu pour rien ! »

Quant au retour en poste, il ne s’est pas concrétisé. Le cuisinier est bien revenu derrière les fourneaux les 4, 7, 8 et 9 juin derniers, mais « rien n’avait changé », assure-t-il. Il est resté subordonné à Éric Lecerf et n’a jamais retrouvé son poste de chef cuisinier.

« Mon avocate a envoyé une lettre, comme quoi la réintégration n’avait pas réussi. »

Depuis, Christian Peillon ne s’est pas replacé. Il dit avoir envoyé son CV dans presque toutes les grandes cuisines de Montréal, sans résultat. «

L’âgisme dans l’hôtellerie, c’est flagrant. Lorsque vous avez plus de 60 ans, on vous regarde d’un mauvais œil. J’ai fait des tonnes d’entrevues. Rien ne marche.

Christian Peillon

Pour l’instant, les résidants de la métropole et les touristes au fin palais restent donc orphelins du savoir-faire de ce spécialiste des poissons, des quenelles de doré et des plats réconfortants de brasserie parisienne.

Avec la collaboration de Marie-Eve Fournier, La Presse, qui a recueilli un témoignage