(Ottawa) Éric Bernier ne sait plus à quel saint se vouer pour obtenir la quarantaine de travailleurs étrangers temporaires du Guatemala attendus depuis février.

Joël-Denis Bellavance
Joël-Denis Bellavance La Presse

Le président de l’entreprise Armatures Bois-Francs, de Victoriaville, a construit, à ses frais, une douzaine de logements ultramodernes pour accueillir ces travailleurs étrangers. Plusieurs d’entre eux étaient venus l’an dernier. Il voulait leur donner le meilleur confort pour les convaincre de revenir. Des cours d’apprentissage du français leur ont même été offerts.

Mais les logements, construits à un coût de 2,5 millions, sont quasi vides depuis la fin des travaux ce printemps. Seuls sept travailleurs du Guatemala, qui ne sont pas retournés dans leur pays l’an dernier, les habitent.

Son entreprise, au chiffre d’affaires de 150 millions par an, est active sur les plus grands chantiers du Québec et même dans la région d’Ottawa. Elle a décroché des contrats pour participer à la construction du Réseau express métropolitain (REM). Elle a été l’une des principales entreprises ayant travaillé sur le chantier de l’échangeur Turcot. Elle a décroché des contrats du gouvernement du Québec pour la construction de résidences pour personnes âgées et d’hôpitaux. Elle est aussi responsable du projet Royalmount.

Mais M. Bernier, qui a pris la tête de cette entreprise qui ne comptait qu’une dizaine d’employés à la fin des années 1980, pour la faire croître jusqu’à 600 employés aujourd’hui, n’arrive pas à surmonter les obstacles bureaucratiques auxquels il se bute depuis des mois.

L’heure est si grave que son entreprise doit refuser des contrats, faute de main-d’œuvre. Car nombre de ces contrats contiennent des échéanciers serrés qui doivent être respectés à défaut de quoi l’entreprise se verra imposer des amendes élevées.

Certes, son entreprise en souffre. Mais les gouvernements de tous les ordres en souffrent tout autant en se privant de revenus qui aboutiraient inéluctablement dans leurs coffres si la main-d’œuvre était au rendez-vous.

« On est en train de se cannibaliser », lâche M. Bernier au bout du fil, très inquiet et déçu de voir que son entreprise doit maintenant refuser des contrats à cause de la pénurie de main-d’œuvre.

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Éric Bernier, président d’Armatures Bois-Francs

Ça va à l’encontre des principes de tout entrepreneur. Il me semble que c’est facile à régler. On peut faire d’une pierre deux coups. On donne de l’oxygène aux entreprises et, en plus, on crée des revenus fiscaux importants pour les gouvernements qui sont en déficit.

Éric Bernier, président d’Armatures Bois-Francs

Selon lui, il pourrait augmenter son chiffre d’affaires de 20 % à 25 % s’il pouvait embaucher les travailleurs qui manquent. « Mais nous sommes tous menottés à cause de problèmes bureaucratiques. C’est rendu ridicule. »

Comme bien d’autres dirigeants, M. Bernier a fait le constat en 2019 que la pénurie de main-d’œuvre locale était un phénomène qui allait perdurer. Il a alors fait appel à des travailleurs étrangers temporaires. Ainsi, huit Guatémaltèques ont été recrutés.

« On doit jouer avec notre carnet de commandes en fonction de notre main-d’œuvre disponible. […] En 2019, ça s’est très bien déroulé. Notre philosophie, c’est de travailler sur notre marque employeur pour avoir des travailleurs étrangers et d’en avoir plus les années suivantes, si possible, et d’avoir un taux de rétention très élevé. Car on veut que ce soit eux qui nous trouvent des travailleurs. »

En 2020, l’entreprise a pu embaucher 18 travailleurs grâce à cette formule. « Les huit travailleurs ont recruté pour nous. » Cette année, 40 employés étaient dans la ligne de mire de l’entreprise. « On a acheté un terrain à 1,5 kilomètre de l’usine à Victoriaville et on a investi 2,5 millions pour construire 12 logements entièrement meublés. On a acheté des vélos, parce qu’ils préfèrent se rendre au travail de cette façon. On a aussi une fourgonnette pour leurs déplacements au besoin. »

« Notre planification était faite. Au moins 40 travailleurs étrangers devaient être au rendez-vous. Mais ils ne sont jamais arrivés. Il en manque 33. On fait affaire avec un consultant en immigration. Il vérifie quotidiennement. Au Ministère, on nous dit qu’il manque des tests biométriques ou d’autres documents. Mais ce n’est pas le cas. On reçoit trois ou quatre réponses contradictoires chaque fois qu’on demande des nouvelles. C’est vraiment un méli-mélo bureaucratique. »

Le député conservateur Alain Rayes, qui représente la circonscription de Richmond-Arthabaska, où se trouve cette entreprise importante, juge la situation totalement inacceptable. « Les gens d’affaires peuvent faire avancer des projets structurants au Québec et au pays, mais vivent des cauchemars, dit-il. Ces gens ne veulent pas de subventions. Tout ce qu’ils veulent, c’est un papier signé qui est pris dans l’engrenage de la bureaucratie. Quand c’est rendu que tu es bloqué par ton propre gouvernement pour faire travailler du monde, l’heure est grave. »

Au ministère fédéral de l’Immigration, on explique les retards en soulignant que les demandes pour des travailleurs en provenance du Guatemala sont traitées par les employés de l’ambassade du Canada au Mexique, sous le coup d’un confinement depuis plusieurs mois. Or, cette ambassade traite aussi les nombreuses demandes pour des travailleurs mexicains. Par ailleurs, les travailleurs que recherche Armatures Bois-Francs ne font pas partie des catégories jugées essentielles (agriculture, enseignement et santé). M. Bernier est d’un tout autre avis. Son entreprise a dans ses cartons des projets essentiels tels que des hôpitaux, des résidences pour personnes âgées et le REM.