SNC-Lavalin quitte la liste noire de la Banque mondiale, qui a décidé de retirer le nom de la firme d’ingénierie et de construction deux ans plus tôt que prévu, après avoir sévi à son endroit en 2013 à la suite d’affaires de corruption survenues au Bangladesh et au Cambodge.

Julien Arsenault
La Presse Canadienne

Cette décision, annoncée mardi, devrait contribuer à redorer la réputation de la multinationale, fortement entachée au cours de la dernière décennie en raison de multiples scandales. Elle pourra aussi recommencer à soumissionner et réaliser des travaux financés par la Banque mondiale et d’autres institutions régionales, qui s’attendent à déployer 160 milliards US d’ici la fin juin dans des pays en développement.

Au moment de sévir à l’endroit de SNC-Lavalin et une centaine de ses filiales, en 2013, la Banque mondiale avait souligné que la radiation de 10 ans constituait la « plus longue période d’exclusion jamais fixée ». Cette mise à l’index a finalement été ramenée à huit ans puisque la firme a répondu aux exigences de l’institution internationale en matière de conformité et des suivis effectués par ses vérificateurs.

Le purgatoire de huit ans a eu à la fois des impacts sur la réputation de l’entreprise ainsi que ses finances, selon le chef de la conformité de SNC-Lavalin, Hentie Dirker, qui n’a toutefois pas chiffré l’ampleur des pertes.

« Il y a également un élément que plusieurs personnes négligent, a-t-il raconté dans la cadre d’une entrevue par visioconférence. Plusieurs compagnies qui disposent d’un régime d’intégrité s’inspirent de la liste (des compagnies radiées) par la Banque mondiale. Ainsi, plusieurs compagnies ont choisi de ne pas faire affaire avec nous puisque nous étions sur cette liste. »

Ce sont des allégations de corruption entourant un contrat réalisé en 2011 par SNC-Lavalin pour la construction d’un pont au Bangladesh — financé par la Banque mondiale — qui avait incité l’institution internationale à agir. Dans ce dossier, deux ex-cadres de la société ainsi qu’un homme d’affaires avaient également été accusés au Canada pour corruption de fonctionnaire étranger. Ceux-ci avaient toutefois été acquittés par un juge ontarien après que la preuve eut été jugée non recevable.

L’enquête de la Banque mondiale avait également relevé des irrégularités pour un projet de transport et d’électrification au Cambodge.

« D’après l’évaluation du bureau indépendant de conformité […] SNC-Lavalin a rempli ses obligations en vertu de l’accord (intervenu en 2013) et les sanctions imposées ont été levées le 17 avril », a indiqué un porte-parole de la Banque mondiale dans un courriel.

Impacts limités

Malgré la décision de la Banque mondiale, le titre de SNC-Lavalin a connu une séance plutôt stable, mardi, à la Bourse de Toronto, où il a clôturé à 27,30 $, en hausse de 8 cents, ou 0,3 %.

Pour le directeur général de l’Institut sur la gouvernance d’organisations privées et publiques (IGOPP), François Dauphin, la décision de l’institution internationale risque davantage d’avoir une incidence positive sur l’image de la firme plutôt que ses finances, du moins à court terme.

« L’entreprise a souffert énormément dans les dernières années, a-t-il expliqué au cours d’un entretien téléphonique. Elle avait récupéré une partie de sa réputation, mais pas partout. À certains endroits au pays, il faut encore la rétablir. »

Dans une note envoyée à ses clients, Sabahat Khan, de RBC Marchés des capitaux, a abondé dans le même sens. Au moment d’être radiée, en 2013, les revenus générés par SNC-Lavalin auprès de la Banque mondiale et ses partenaires régionaux ne représentaient qu’environ 1 % de son chiffre d’affaires annuel. Au cours de l’exercice 2012, les recettes de la société s’étaient établies à 8 milliards.

Un lourd passé

Au Canada, en décembre 2019, SNC-Lavalin avait écopé d’une amende de 280 millions et l’une de ses divisions avait plaidé coupable à une accusation de fraude pour des gestes posés en Libye entre 2001 et 2011. En échange, il y avait eu un arrêt des procédures à l’égard d’autres divisions de SNC-Lavalin en lien avec les accusations déposées en 2015 par la Gendarmerie royale du Canada (GRC).

L’entente, qui s’accompagnait d’une période de probation de trois ans, permettait d’éviter à l’entreprise d’être écartée des contrats du gouvernement fédéral pour une période pouvant aller jusqu’à 10 ans.

Mais SNC-Lavalin pourrait également une fois de plus être rattrapée par son passé trouble. Dans le plus récent rapport annuel, il est écrit que l’entreprise « comprend » que des enquêtes pourraient être en cours à certains endroits dans le monde, notamment en Algérie.

Selon le document, la GRC continuerait à se pencher sur des paiements allégués en lien avec un contrat datant de 2002 entourant la remise en état du pont Jacques-Cartier par un consortium dont faisait partie SNC-Lavalin. En août 2017, l’ex-président-directeur général de la Société des ponts fédéraux Michel Fournier avait écopé de cinq ans et demi de prison après avoir plaidé coupable à deux chefs d’accusation relativement à des pots-de-vin de plus de 2 millions reçus. Il a toutefois été remis en liberté depuis.