Les mélomanes et les amateurs de jeux vidéo connaissent les faiblesses du Bluetooth, incapable de transférer de grandes quantités de données avec une latence imperceptible. Et ce standard très répandu a la fâcheuse habitude de vider les piles des téléphones, des claviers et des écouteurs qui l’utilisent. La solution pourrait venir de Spark, entreprise montréalaise qui s’apprête à commercialiser d’ici la fin de l’année une puce qu’elle présente comme « la prochaine révolution industrielle ».

Karim Benessaieh Karim Benessaieh
La Presse

Ses arguments sont convaincants : la puce repose sur une technologie consommant 40 fois moins d’énergie, avec une latence 60 fois inférieure et une bande passante 10 fois supérieure au Bluetooth.

Pour assumer ses ambitions, Spark annoncera ce mardi matin avoir obtenu 17,5 millions lors d’une ronde de financement dirigée par Cycle Capital Management, à laquelle Real Ventures, Exportation et développement Canada et des investisseurs privés ont participé.

Puce à 1 $

Signe de l’intérêt de cette technologie, deux ex-PDG de géants des semiconducteurs, Paul Jacobs (Qualcomm) et Sanjay K. Jha (GlobalFoundries), ont également embarqué.

« C’est prêt à être pleinement commercialisé », affirme Fares Mubarak, PDG de Spark Microsystems. « Nous avons déjà des preuves de concept avec des fabricants d’équipements de jeux vidéo, nous avons envoyé des dizaines de milliers d’unités à de petites entreprises de l’industrie. »

PHOTO TIRÉE DU SITE DE SPARK MICROSYSTEMS

Toute l’innovation de Spark se trouve dans une puce de 16 mm2 vendue 1 $ l’unité, la SR1000, dont on a produit deux modèles et qui a nécessité sept ans de recherche.

Toute l’innovation de Spark se trouve dans une puce de 16 mm2 vendue 1 $ l’unité, la SR1000, dont on a produit deux modèles et qui a nécessité sept ans de recherche. C’est en 2009 que deux chercheurs, Frédéric Nabki et Dominic Deslandes, décident de s’attaquer aux faiblesses d’une technologie universellement utilisée, le Bluetooth. « Quand vous avez un tel standard à succès, vous ne voulez pas jeter le bébé avec l’eau du bain, explique M. Nabki. Ça fait 20 ans qu’on sait que le Bluetooth draine les piles, qu’il n’est pas fiable, mais le standard est puissant, et ce n’est pas dans l’intérêt des fabricants d’innover. »

Spark a été fondé en 2016 et Fares Mubarak, un vétéran de l’industrie des semiconducteurs passé par Samsung, AMD et Actel, en est devenu le PDG l’année suivante. L’entreprise compte aujourd’hui une quarantaine d’employés. M. Nabki en est le directeur de la technologie.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Andrée-Lise Méthot, fondatrice et directrice associée chez Cycle Capital Management, et Frédéric Nabki, directeur de la technologie chez Spark

Réinventer les ondes

Le nom même de l’entreprise reflète la trouvaille qu’on s’apprête à commercialiser. En résumant grossièrement, on a repris le concept des toutes premières transmissions sans fil, notamment l’émetteur à étincelles (sparks) utilisé par Marconi en 1901 pour la première liaison transatlantique. Cette idée d’un signal par des impulsions brèves, plutôt qu’avec une onde radio continue comme en utilisent le Bluetooth et le wifi, a permis de trouver une solution sur laquelle bien des chercheurs ont buté depuis deux décennies.

PHOTO FOURNIE PAR SPARK MICROSYSTEMS

Fares Mubarak, PDG de Spark Microsystems

« Il a fallu réinventer toute la façon dont les ondes radio sont utilisées. Personne n’avait réussi, [mais] je crois que nous y sommes arrivés, affirme M. Mubarak. Évidemment, nous n’utilisons pas d’étincelles, mais nous n’avons plus besoin d’une onde constante qui consomme beaucoup d’énergie et limite la capacité de données. »

Alors que le Bluetooth utilise la bande de fréquences très fréquentées autour de 2,4 GHz, les impulsions du SR1000 de Spark se promènent sur une plage bien plus large, entre 3,1 GHz et 10,6 GHz, d’où sa désignation d’ultra-wide band. « C’est de toute évidence une bonne chose en termes d’interférences : au lieu de rouler sur la même autoroute que tout le monde, vous sautez d’une autoroute à l’autre », explique M. Nabki.

Les appareils connectés, qui ne dépensent plus d’énergie à maintenir un contact constant par onde radio, voient quant à eux leur consommation électrique divisée par 40. C’est notamment ce dernier aspect qui a convaincu Cycle Capital Management, fonds d’investissement en technologies vertes, de mener la plus récente ronde de financement.

L’« internet des objets », ces 75 milliards d’appareils et de capteurs qu’on prévoit d’ici cinq ans, générera une avalanche de piles avec des technologies aussi énergivores que celles utilisées aujourd’hui, estime Andrée-Lise Méthot, fondatrice et directrice associée de Cycle Capital.

« On parle beaucoup d’investissement d’impact ; ça, ça peut avoir un impact gigantesque. On n’est pas rendus au succès planétaire, mais on a un beau potentiel. On est au début de l’histoire. »

Expertise montréalaise

Impossible évidemment de prédire si les grands fabricants voudront acheter cette nouvelle technologie. Apple et Samsung, dans les deux dernières années, ont ajouté la technologie UWB à leurs plus récents téléphones, mais uniquement pour obtenir plus de précision dans la localisation. Alors que le Bluetooth a une précision d’au mieux 2 m pour la localisation, celle de l’UWB descend jusqu’à 10 cm.

Dans un premier temps, Spark vise des marchés précis : le jeu vidéo, les réalités virtuelles et augmentées ainsi que l’audio. Cette technologie permet un taux de transfert allant jusqu’à 20 Mb/s, là où le Bluetooth plafonne à 2 Mb/s dans les meilleures conditions. La latence, elle, passe de 3 ms au mieux à moins de 50 millionièmes de seconde.

Le fait que c’est à Montréal qu’on a inventé cette technologie qui pourrait bouleverser nos vies n’étonne pas Frédéric Nabki. « C’est une ville très innovante, avec des incubateurs et un écosystème très fort. Et ce n’est pas très connu, mais on a une longue expérience en fréquences radio. Peut-être est-ce quelque chose dans l’eau ! »