La valeur de la plateforme de commerce infonuagique AppDirect explose avec la demande grandissante pour les services numériques, et la direction a bon espoir que l’entreprise aux racines montréalaises deviendra bientôt le plus important premier appel public à l’épargne du secteur techno jamais vu au Canada.

Richard Dufour Richard Dufour
La Presse

Le rendement qu’obtient le fournisseur montréalais de services musicaux Stingray en monétisant aujourd’hui sa participation dans AppDirect illustre bien la croissance en accéléré de l’entreprise fondée il y a une dizaine d’années par le Montréalais Nicolas Desmarais et Daniel Saks, un Ontarien ayant étudié à l’Université McGill.

Après un investissement total inférieur à un demi-million de dollars dans les premières années d’existence d’AppDirect, Stingray encaisse aujourd’hui 20 millions.

Évaluée à 2 milliards CAN lors de l’annonce d’une injection de capitaux par la Caisse de dépôt et placement du Québec il y a trois mois, AppDirect mériterait aujourd’hui une valeur se situant davantage entre 3 et 4 milliards CAN si une ronde de financement devait être réalisée, estime Chris Arsenault, membre du conseil d’administration d’AppDirect et associé directeur chez Inovia Capital, une firme d’investissement montréalaise.

Il est même possible de penser que la valeur d’AppDirect soit plus importante encore en regardant l’évaluation accordée par les investisseurs à certaines entreprises comparables sur le marché boursier.

« On a déjà des offres et de l’intérêt à une valorisation beaucoup plus élevée que ce qu’on a fait plus tôt cette année, soutient Chris Arsenault. AppDirect a beaucoup profité de la crise cette année pour se positionner comme acquéreur. »

AppDirect vient d’ailleurs de réaliser ce mois-ci l’acquisition de MicroCorp, une entreprise d’Atlanta.

« Le momentum est phénoménal. La demande pour le commerce électronique est plus grande que jamais », commente Daniel Saks, cofondateur et cochef de la direction d’AppDirect.

Tout comme Shopify et Lightspeed, AppDirect est une plateforme de commerce. La différence est qu’au lieu de vendre des biens physiques comme des vêtements, des planches à roulettes ou de la nourriture, les marchands-clients d’AppDirect (des entreprises de télécoms, par exemple) vendent des services technologiques.

Un autre élément distinctif d’AppDirect se situe sur le plan des revenus récurrents aux marges plus qu’intéressantes. Il est difficile d’obtenir des chiffres précis, puisqu’AppDirect demeure une entreprise privée, mais il est possible d’affirmer que le chiffre d’affaires se compte en centaines de millions.

Si AppDirect a des employés un peu partout dans le monde, c’est Montréal qui bénéficie le plus de la croissance de l’entreprise. Tellement qu’il n’est pas impossible que le siège social, actuellement à San Francisco, déménage dans la métropole.

L’effectif total d’AppDirect s’élève à 750 employés. L’entreprise compte au-delà de 300 employés au Canada, dont plus de 200 à Montréal. Il y a d’ailleurs une quarantaine de postes à pourvoir dans la métropole.

L’actionnariat est majoritairement québécois avec la Caisse de dépôt, Inovia et Nicolas Desmarais, petit-fils de feu Paul Desmarais. Des investisseurs américains comme la banque JP Morgan et la firme d’investissement Mithril sont aussi bien installés au capital-actions d’AppDirect.

On aspire à devenir le plus important premier appel public à l’épargne de l’histoire au Canada dans le secteur technologique. On pourrait le faire aujourd’hui, mais on veut s’assurer qu’on le fait au bon moment.

Daniel Saks, cofondateur et cochef de la direction d’AppDirect

L’entreprise montréalaise Nuvei, spécialisée dans le paiement électronique, est devenue en septembre le plus important premier appel public jamais réalisé au pays dans le secteur techno en amassant 700 millions US, une opération qui accordait à Nuvei une valeur d’entreprise d’un peu plus de 4 milliards CAN pour ses débuts boursiers. Nuvei était évaluée à 3 milliards neuf mois avant de faire le saut en Bourse.

Silicon Valley du Nord

PHOTO IVANOH DEMERS, ARCHIVES LA PRESSE

C’était en 2014. Eric Boyko (à gauche), de Stingray, n’a pas hésité pour investir dès les premières années d’existence d’AppDirect de Daniel Saks (au centre) et Nicolas Desmarais (à droite). Stingray récolte aujourd’hui les fruits de son investissement hâtif en retirant 20 millions de son investissement initial inférieur à un demi-million.

Le rendement dégagé par Stingray avec sa participation dans AppDirect témoigne de la richesse de l’écosystème financier québécois, selon Daniel Saks. « Nous ne serions pas où l’on est sans Eric Boyko et ses mentors. Il nous a notamment encouragés à adopter plusieurs valeurs, et l’une d’elles est d’être optimiste et d’avoir une attitude positive. »

Pour le fondateur et PDG de Stingray, Eric Boyko, AppDirect est un exemple parfait illustrant la transformation de Montréal.

« La Silicon Valley du Nord, c’est Montréal. Ce n’est pas Ottawa », dit-il.

« Pourquoi Sonder vient à Montréal ? Parce que c’est ici que ça se passe. Nuvei vient d’entrer en Bourse et vaut déjà 10 milliards. Pourquoi Nuvei a-t-elle choisi la Bourse de Toronto et pas le NASDAQ ? Parce que ce n’est plus nécessaire. On est rendu indépendant. On a notre écosystème », dit Eric Boyko.

« Tu peux avoir la même évaluation sinon une meilleure évaluation au Canada. Le Canada est maintenant une terre fertile pour les compagnies en technologies. On est rendu mieux que San Jose. Une des raisons est l’éducation. On a quatre universités parce qu’on a deux langues. Ça attire du monde. »

L’argent que récolte Stingray avec la vente de sa participation dans AppDirect sera utilisé pour rembourser une partie de la dette. « On vend parce qu’on n’est pas une entreprise de capital-risque. Notre mandat est de faire de la musique, pas du capital-risque », dit Eric Boyko.