L’entreprise vend la division à Lactalis

André Dubuc
André Dubuc La Presse
Nathaëlle Morissette
Nathaëlle Morissette La Presse

Les populaires IÖGO nanö seront désormais produits par le français Lactalis. La coopérative Agropur vend sa division de yogourts à l’important groupe laitier. La transaction, dont le prix n’a pas été divulgué, n’a pas causé la surprise dans l’industrie du lait.

L’annonce faite jeudi concerne les usines d’Agropur situées à Granby (Québec) et à Delta (Colombie-Britannique), les activités au centre de distribution de Longueuil, ainsi que les marques IÖGO et Olympic. Environ 450 travailleurs passeront chez l’acquéreur. L’acquisition est sujette à l’approbation du Bureau de la concurrence.

« C’est une rumeur qui courait depuis deux mois, affirme un producteur laitier, membre d’Agropur, qui préfère taire son identité pour ne pas avoir de problème avec la direction de la coopérative. C’est une bonne décision de business. On liquide les entreprises qui sont les moins rentables. Il n’y a pas beaucoup de marge dans le yogourt. Ils ont investi beaucoup d’argent là-dedans et on dirait que ça stagne. »

Selon La Voix de l’Est, la nouvelle n’a pas eu non plus « l’effet d’une bombe » pour Martin Delage, président du syndicat des employés de l’usine de yogourt d’Agropur à Granby. La présence d’arpenteurs et le carottage du terrain étaient, selon lui, de bons indices. Le yogourt ne semblait plus au cœur des priorités d’Agropur, d’après lui. « Les volumes de production étaient en baisse. Et le climat n’était pas au mieux entre les patrons et les employés au cours de la dernière année », a-t-il confié au quotidien de Granby.

Pour Agropur, c’est un gros chapitre qui se ferme. Elle produit les yogourts Yoplait par l’intermédiaire de sa participation dans l’entreprise Aliments Ultima depuis 1972. En 2012, alors qu’elle était menacée de perdre le contrat de Yoplait, elle a lancé sa propre marque, IÖGO. Un lancement qui a coûté près de 100 millions, dont 60 millions pour la commercialisation. Un geste d’une grande audace puisque Agropur attaquait de front des concurrents puissants comme Danone (Activia) et General Mills (Liberté et Yoplait).

« Quand IÖGO a été lancée, Agropur avait investi énormément d’argent pour développer la marque, rappelle Pascal Thériault, agronome et économiste à l’Université McGill. Ça avait été l’un des plus grands lancements de produit agroalimentaire au pays. »

« Ce fut certainement un succès de marketing, mais peut-être pas un succès financier », indique pour sa part Maurice Doyon, professeur au département d’économie agroalimentaire et des sciences de la consommation de l’Université Laval, qui a qualifié la transaction de « grosse nouvelle ».

La coopérative de l’arrondissement de Saint-Hubert à Longueuil fait face à des défis financiers avec sa lourde dette et des profits qui s’érodent. Le transformateur laitier avait engagé la Banque Nationale du Canada à la fin de 2019 pour l’aider dans sa réflexion stratégique.

« Les conditions de marché actuelles, une concurrence toujours plus forte et notre objectif de simplifier notre modèle d’affaires nous poussent à miser sur nos activités les plus stratégiques. C’est pourquoi nous avons décidé de nous départir de nos activités de yogourt pour poursuivre notre stratégie de croissance et concentrer nos investissements », a expliqué le président d’Agropur, Roger Massicotte, dans un communiqué.

Les activités de yogourt représentent 2 % des volumes de lait transformés par Agropur ou 3 % de son chiffre d’affaires. « C’est un faible pourcentage de tout le lait qu’Agropur transformait chaque année », fait remarquer le professeur Doyon. « Le yogourt n’est pas une partie centrale des activités d’Agropur, ajoute Pascal Thériault. Il n’est pas impossible qu’ils aient décidé de recentrer leurs activités. Il y a énormément de compétition dans les produits laitiers en général. Il y a une multiplication des produits et l’espace tablette à l’épicerie ne change pas. C’est un secteur qui est très compétitif. »

Le bout du tunnel

Agropur appartient à plus de 3000 producteurs laitiers et les gros volumes de lait que traite la coopérative sont destinés au lait de consommation et à la production de fromage industriel.

« Nous sommes un fournisseur privilégié de lait et de crème partout au Canada. Et en Amérique du Nord, nous sommes aussi un important transformateur de fromage et d’ingrédients », soutient Dominique Benoit, vice-président principal aux affaires institutionnelles et aux communications d’Agropur, dans un courriel. Il assure que la division des yogourts est rentable. « Nous sommes en bonne voie d’annoncer les résultats [financiers d’Agropur] pour l’année 2020, poursuit-il, et nous prévoyons une nette amélioration par rapport à 2019, signe que notre plan fonctionne. Pour les ristournes, il est encore trop tôt pour annoncer quoi que ce soit. »

Le chef de la direction d’Agropur, Émile Cordeau, n’était pas disponible pour répondre aux questions de La Presse.

Acquisition stratégique pour Lactalis

Avec cette acquisition, Lactalis Canada élargit sa gamme de produits dans le yogourt et renforce sa position concurrentielle au pays. « C’est positif pour nous, positif pour l’industrie laitière, pour l’économie canadienne et québécoise », a dit Gilles Froment, vice-président principal aux relations gouvernementales et industrielles de l’entreprise, dans un entretien.

Lactalis, qui possède trois usines au Québec, dont celle de Parmalat à Victoriaville, produit son yogourt dans deux usines ontariennes et à Lethbridge, en Alberta. Le groupe détient trois marques, dont Astro, la seule vendue au Québec. Il produit également les marques de fromages P’tit Québec, Black Diamond et Cracker Barrel.

Doit-on s’attendre à voir l’usine de Granby produire du yogourt Astro prochainement ? « Il n’y a pas de restructuration majeure ni de déplacement de production prévu pour les mois et les années à venir pour le moment », a répondu M. Froment.

Selon M. Doyon, IÖGO est une acquisition stratégique pour Lactalis, qui améliore ses parts de marché dans le yogourt et, de fait, son pouvoir de négociation auprès des chaînes de supermarchés, où l’espace tablette se vend cher. « Lactalis s’enlève une épine du pied. On voyait beaucoup de spéciaux dans la catégorie des yogourts. Il y aura dorénavant un concurrent de moins », indique-t-il.

Une bonne nouvelle

Peu surpris en apprenant l’annonce, Alain Chalifoux, président de la laiterie Chalifoux, qui produit notamment le yogourt Riviera, qualifie cette transaction de « bonne nouvelle ». « Le yogourt va rester au Québec, lance-t-il sans détour. Agropur avait des difficultés financières. Un groupe comme Lactalis va être capable [d’investir] et d’innover. C’est toujours bon pour l’industrie, je vois ça d’un bon œil. »

Moins à l’aise de commenter la nouvelle, le directeur des communications des Producteurs de lait du Québec, François Dumontier, a souligné que le plus important était « que les activités demeurent au Québec ».

Fondée en 1938, la coopérative Agropur est un chef de file de l’industrie laitière nord-américaine ayant réalisé un chiffre d’affaires de 7,3 milliards de dollars en 2019.

— Avec La Voix de l’Est

Lactalis Canada

Lactalis Canada est une filiale du groupe français Lactalis, l’une des plus importantes multinationales dans le domaine des produits laitiers. Sa marque de fromage Président est présente dans 160 pays. Au Canada, Lactalis emploie directement 3500 personnes. L’entreprise est connue pour ses marques de lait Lactantia et Beatrice, pour ses fromages Black Diamond et P’tit Québec ainsi que pour ses yogourts Astro et Siggi’s.